«Le rôle de l’artiste est de toujours être du côté de la beauté»

A l’occasion de la 23e édition du SIEL, l’Institut français a invité l’auteur et poète Patrick Chamoiseau pour présenter son dernier roman «La matière de l’absence». Avec le recul de l’artiste, il partage avec nous une vision élargie sur l’existant et l’impensable.

Vous présentez, dans le cadre du SIEL «La matière de l’absence», un ouvrage dans lequel vous explorez le deuil de votre mère, disparue il y a seize ans. Quand fait-on le deuil d’une mère ?

Dans les sociétés traditionnelles, le deuil est un moment très particulier, une sorte de seuil qu’il faut traverser. Ce qui fait que l’on dispose de systèmes symboliques qui aident à traverser cette période. La difficulté du monde contemporain c’est que l’on a ce phénomène d’individuation. On construit, d’une certaine manière, son éthique, son équilibre, son architecture de principe et de valeurs. On est détaché du système symbolique communautaire et l’on doit construire, seul, sa propre personne. C’est évidemment une liberté, mais dans cette nouvelle liberté, il reste les moments difficiles que l’on doit gérer à sa manière. Soit l’individu est encore imprégné par les valeurs communautaires symboliques et, donc, peut se rabattre sur ce dispositif qui va l’aider à traverser ces moments-là. Soit il ne dispose pas de ces éléments-là, ce qui est mon cas, qui est un esprit plus ou moins laïcisé. Cela ne veut pas dire que je ne sois pas superstitieux ou sensible à l’irrationnel. Mais la question du deuil est pour moi une épreuve personnelle et non une question communautaire. A partir de là, faire son deuil est une auto-initiation et il est impossible d’en déterminer précisément la durée. C’est quelque chose de très variable. Cela peut être immédiat, différé ou carrément ne jamais se faire. Moi, il m’a fallu seize ans, d’une certaine manière. Passé le choc de l’annonce, j’ai passé dix à quinze ans sans y penser, jusqu’à ce que l’approche littéraire et l’exploration artistique esthétique de moi-même aient fait resurgir ce sentiment. En tout cas, cela nous renseigne sur la problématique contemporaine de savoir où se trouve le fonds symbolique et comment organiser des rituels laïcs, dans des sociétés d’individus.

Pensez-vous que la mondialisation a donné lieu à une sorte de crise de la spiritualité ?

Ce qui est sûr c’est que l’esprit humain n’est pas une structure purement rationnelle. Il y a une grande part d’inconscient et d’irrationnel. L’erreur serait de penser que l’on pourrait aider ou accompagner un individu ou traiter la condition humaine sur la seule base rationnelle. Il y a toujours un niveau symbolique qui est de l’ordre du mystère et c’est toute cette réalité-là qu’il faut prendre en compte. Je pense que l’esthétique contemporaine est très liée à la question de l’impensable. L’impensable est ce moment extraordinaire où la conscience réflexive de Sapiens s’est heurtée sur la découverte du monde de l’univers de l’existant et de lui-même dans ce monde, avec à la fois un sentiment d’émerveillement qui va donner lieu à du sacré et du divin, puis une terreur qui sera amplifiée par la conscience de la mort et des aléas de la vie. Et pour lutter contre ce gouffre que l’esprit humain ne pouvait affronter, Sapiens va déployer tous les paravents, les boucliers et les systèmes de protection que vont constituer les systèmes symboliques tels que les cultures, les diables et démons, puis les systèmes religieux et philosophiques que nous connaissons aujourd’hui. Mais  dans cette époque de globalisation et de mondialité, où chaque individu est censé construire lui-même son rapport à l’existant, l’impensable s’est rapproché. On peut de ce fait assister à des retours du religieux, à des bondissements de secte, à une sorte d’effervescence de toutes les protections qui nous permettent de faire face à l’impensable. Et cette difficulté là doit entraîner une autre esthétique, une autre connaissance artistique. Je pense que l’objet de littérature le plus stimulant, aujourd’hui, est de parvenir à un épanouissement personnel face à l’impensable.

Vous avez réagi dans certains médias aux «mensonges» de Donald Trump. Pensez-vous que l’intellectuel a un rôle à jouer face à l’échec cuisant des politiques dans le monde ?

Moi, je ne suis pas un intellectuel. Je me considère comme un artiste. Car l’intellectuel fonctionne avec un soubassement scientifique, en maniant des concepts et des systèmes de pensées. Il produit des organismes de connaissance qui sont liés à une démarche scientifique. L’artiste, lui, a un mode de connaissance esthétique. Je produis des organismes sensibles pour comprendre mon deuil, mon rapport à la mort, au grand mystère de la vie. Alors j’écris, comme j’aurais pu peindre ou faire de la musique. C’est avec l’écriture que j’ai interrogé les réalités créoles et antillaises. C’est avec l’écriture que je me pose la question de la globalisation économique, de la mondialité qui en découle et qui brasse les sensibilités en dépassant les anciennes catégories identitaires, du territoire, de la langue, de la couleur de peau, etc. Tout cela est relativement obscur et difficile à penser, sans la pensée artistique que nous produisons. Cela dit, l’art n’est au service de rien et ne dicte à personne comment vivre ni aux sociétés comment s’organiser. C’est un témoignage personnel de problématiques communes. Quant aux opinions à l’égard des politiques, je pense que l’instance poétique est tout aussi nécessaire à l’esprit humain que l’analyse ou le rationnel, dans un monde où les sociétés démocratiques deviennent irrationnelles. Instiller une petite perception poétique des choses, une sensibilité autre qui ne soit pas forcément de l’ordre de la science ou de l’expertise, peut être le rôle de l’artiste. Toujours être du côté de la beauté…