Le libraire entre rentrée scolaire et rentrée littéraire

35 nouveaux livres marquent la rentrée littéraire marocaine.
La chaîne du livre rompue au Maroc.
Malgré la suppression des taxes, le livre demeure cher.

Est-il permis de parler de rentrée littéraire au Maroc ? A priori, oui. Mais lorsqu’on voit l’état des librairies ces derniers temps, on serait en droit de se poser la question. Car la priorité du moment est à la rentrée scolaire. Si vous voulez vous renseigner sur les nouvelles parutions ou si vous voulez acheter tout simplement un livre, vous devriez faire d’incessants aller-retour avant de trouver ce que vous cherchez, mis à part les rares librairies dédiées exclusivement à cet effet. A croire que la littérature a déserté les étagères. Le livre scolaire s’installe confortablement. «C’est l’occasion pour nous de faire vivre la librairie», justifient les libraires. 35 nouvelles parutions marquent la rentrée littéraire nationale (contre 670 nouvelles parutions en France). Pour certains, «c’est peu» ; pour  d’autres, «c’est déjà pas mal». Peu importe les penchants littéraires de chacun, il n’en demeure pas moins que trouver des œuvres de qualité est une tâche pénible. Pour que ces nouvelles parutions trouvent le chemin du lecteur, encore faut-il qu’elles soient médiatisées, exposées et disponibles dans les librairies. Pour l’instant, il faut attendre encore un peu avant que les livres ne retrouvent leur place habituelle.
Officiellement, au Maroc, on compte quelque 250 librairies. Pour les professionnels, cela ne représente que «des points de vente de livres»,  certains les qualifient même de «dépôts». Une librairie, une vraie, selon Abdelkader Retnani, éditeur, «il n’y en a qu’une quinzaine». Le commerce de l’écriture et de la pensée est un commerce bien singulier. Il appartient à tout le monde et à personne à la fois. C’est celui de la liberté de choix. Que lire ? Où chercher ? Comment s’y retrouver ? On est bien content de pouvoir compter sur quelqu’un pour nous épargner d’avoir à faire le tri au milieu de tout ce qui s’écrit. Cette tâche ingrate est aussi celle du libraire. Et pour cela, il faut avoir du flair. Le métier de libraire est un métier à part, qui demande une formation spécifique. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas au Maroc. Du coup, «on considère toujours le libraire comme un simple vendeur», s’indigne Yacine Retnani, gérant de l’une des plus prestigieuses librairies à Casablanca, Le Carrefour des livres. Avant de faire ce métier, ce jeune diplômé a suivi des études en information et communication et s’est spécialisé dans les métiers du livre à Paris. Au Carrefour des livres, on peut suivre l’actualité littéraire à travers les étagères… «Il faut être informé et s’informer», précise Yacine Retnani. «Nous sommes une librairie conseil et notre rôle c’est de créer des événements. D’amener les auteurs aux lecteurs. Je crée la rencontre». Ce point de rencontre, ce carrefour a été créé il y a 27 ans déjà par deux femmes, Marie-Louise Belarbi et Amina Alaoui. La relève est assurée. Dans ces lieux dédiés exclusivement à la littérature, ils sont 10 personnes à conseiller, à passer des commandes, à s’informer sur les livres. Une librairie ça fonctionne comme ça. Elle est tout le temps en effervescence. Une ruche où chacun a une tâche précise. Gestion des stocks, commande des ouvrages, approvisionnement, étiquetage, inventaire, mise en valeur des livres et de la vitrine, connaissance des réseaux de distribution… Le libraire doit maîtriser toutes les techniques de vente et de gestion. Mais c’est également un passionné des livres, qui joue un rôle de médiateur entre la demande du public et l’offre éditoriale. C’est pour cela que le libraire ne peut être considéré comme un simple commerçant qui vend des livres et parfois des revues. Il joue aussi un rôle fondamental auprès du public, qu’il doit accueillir, conseiller et guider dans ses choix. Il s’informe en permanence par la lecture de la presse et des revues professionnelles et par l’écoute des émissions littéraires. Son travail de tous les jours est de détecter toute information importante sur le monde de l’édition pour mieux conseiller le client et lui faire partager ses coups de cœur. Dans tous les cas, goût des livres, très bonne culture générale et compétences commerciales sont indispensables.

Entrer dans une librairie, sentir l’odeur des livres, flâner…
 Seules les librairies nous délivrent de l’empressement, de l’emprise du temps et libèrent cette énergie qui permet de passer de l’histoire, à la géographie, au roman, à l’essai… des mondes se côtoient, se confinent dans des petits espaces. Un labyrinthe, une ville, une histoire… On va aussi dans une librairie pour le contact humain et le conseil. «Tous les jours, on vient me commander des livres. Cela représente la moitié de nos commandes», admet un libraire de la place. Ses clients sont de tous les âges. Ils sont jeunes, vieux, riches ou désargentés. «Quand je vois qu’un client veut acheter un livre et qu’il n’en a pas les moyens. Je lui propose de payer ça en plusieurs tranches. Il y a toujours moyen de s’arranger !», tranche Yacine Retnani. En effet, le livre est cher. Cette phrase leitmotiv n’a pu trouver son écho qu’auprès de l’éditeur français Actes sud qui a adapté ses prix au Maroc. Il y a aussi parfois des opérations, spéciale Maroc. «Le prix du livre de poche est adapté à notre marché. Nous avons 30 titres entre 28 et 35 DH», se réjouit Yacine Retnani. Malheureusement, le livre demeure inaccessible pour une bonne tranche de la société malgré la suppression des droits de douane et de TVA.

Un métier à risques !
Etre libraire, c’est aussi, peut-être même surtout, prendre le risque de miser sur les nouvelles parutions. De faire confiance à un nouvel auteur. De ceux qui aiment prendre les risques et qui l’ont pris, Amina Alaoui. Cette femme, connue dans le milieu du livre pour ses différents engagements dans le domaine, a imposé une dynamique qui n’existait pas avant. Au Carrefour des Arts, librairie d’art et d’animation culturelle, on trouve souvent des expositions d’artistes connus ou d’autres beaucoup moins connus mais à découvrir absolument ! Amina Alaoui a lancé ce concept il y a plus de 10 ans. Il fallait qu’elle fasse ce métier et aussi qu’elle puisse vivre de sa passion. Pour garder la tête hors de l’eau, chacun s’y prend à sa façon. On se distingue en créant des événements. Séances de signatures, de lectures publiques, expositions…, tout est bon pour ne pas s’isoler. Le jeu en vaut souvent la chandelle. Le livre, ne serait-ce que par les liens qu’il permet de nouer avec ses lecteurs, est sans doute l’un des «produits» les plus passionnants à commercialiser. Mais il faut savoir attirer. Ce travail est aussi très physique. Il faut avoir un dos solide, le sens de l’équipe, de la mémoire, de l’écoute…, savoir s’exprimer clairement. Beaucoup de curiosité intellectuelle et une ouverture à tous les genres de livres. A la fois commerçant, gestionnaire et amoureux des livres, le libraire est d’abord un passionné. «Si on veut gagner beaucoup d’argent, il faut faire un autre métier que celui de libraire», avoue Yacine Retnani. Dans ce métier on fait souvent de belles rencontres avec des personnes et des textes. Des rencontres provoquées. C’est un choix de vie. C’est fait pour les passionnés. La librairie est un laboratoire où tout est à découvrir. C’est un lieu à part, où tout est possible, les rencontres les plus improbables. Exposition permanente d’artistes contemporains, ateliers d’art pour enfants, livres d’art et d’architecture, conférences sur l’histoire de l’art… Amina Alaoui a créé ce monde.  Elle gère sa librairie depuis 14 ans. Une pionnière dans le domaine. «Je diversifie pour garder le lieu ouvert», avoue-t-elle. «Je veux mettre en avant l’art de manière générale et, plus spécialement, l’art contemporain. Beaucoup de talents ont été découverts au Carrefour des arts. La librairie a créé des émules», se réjouit Alaoui. Un lieu, comme le qualifie la libraire, «d’expérimental». En effet, il y a toujours quelque chose à découvrir dans le Carrefour des arts. Pour attirer le regard, il faut aussi avoir un sens aiguë de la composition et des couleurs. Amina Alaoui a tout compris. Son pari a été relevé. Khalid El Bekay, Habib Kibari, Khalid Nadif et bien d’autres ont été découverts dans ce lieu de rencontres, connu des amoureux du livre et des passionnés des arts à Casablanca.
D’autres lieux et d’autres mœurs encore. A Mâarif Culture, on est à cheval entre deux rentrées, on jongle entre les livres pour les écoliers, les livres de littérature, les sciences humaines, les essais, les classiques et les livres de cuisine. «C’est beaucoup de travail», avoue le libraire. «Je me base sur les classiques de la littérature, je m’arrange toujours pour les avoir, que ce soit de la littérature française ou anglo-saxonne».  Ainsi, on a choisi dans cette librairie de miser sur les valeurs sûres. Ne pas prendre trop de risques. Eviter les invendus. Il faut savoir écouler les stocks. Car, au Maroc, et contrairement à ce qui se fait en France, par exemple, les livres invendus ne retournent pas chez l’éditeur. La chaîne du livre est ainsi rompue. Réexpédier un livre est bien trop compliqué, ça coûte cher, «près de la moitié du prix du livre». Le libraire marocain, n’ayant pas de lien direct avec l’éditeur français, est obligé de passer par des circuits de distribution. «Dans ce cas nous préférons garder les livres à notre niveau», explique un professionnel. «Cela n’est pas dans les clauses du contrat», confirme Yacine Retnani. Devant cette impasse, chacun s’y prend comme il peut. On organise parfois des rabais. Comme c’est le cas actuellement au Carrefour des livres où les BD sont presque bradées. Il arrive aussi que l’on fasse des dons aux bibliothèques…
C’est un véritable travail d’équilibriste que de gérer une librairie au Maroc. «Le livre scolaire, la papeterie aident à maintenir en vie la librairie».  A Mâarif culture, l’aveu est emprunt d’amertume : «Le livre n’est qu’ un produit d’appel. On ne gagne pas beaucoup d’argent sur ce produit». Du coup, les livres ont déserté les étagères. «Les livres reviennent bientôt», rassure le gérant de la librairie. Les nouveautés, c’est donc pour bientôt, promet-on à Mâarif Culture. Le choix, le tri se font en «regardant les émissions littéraires à la télé. Je lis les revues et magazines spécialisés, le Monde des livres… Tout cela me permet de me faire une idée. Je me fie aussi à mon feeling. Pour ce qui est des auteurs marocains, on répond à l’attente de nos clients tout simplement». Les libraires trouvent souvent la solution dans la diversification. Pour d’autres, elle est dans la spécialisation. C’est le cas de Calliope, la librairie des langues. La langue de Molière côtoie celle de Shakespeare. On y trouve des livres à lire et… à écouter. A l’heure du multimédia, en voilà quelques balbutiements.