Le énième come-back de Lemchaheb

Encore une fois, Sousdi et ses compagnons nous refont le coup du retour inopiné après une longue éclipse indue. Non sans munition. Celle-ci prend la forme d’un album intitulé «Massar», qu’on espère moins arpenté que l’itinéraire de ses auteurs. Retour sur le destin d’un groupe rebelle.

De petites poches sous les yeux et quelques kilos en plus n’y changeront rien : cinq ans après la séparation de Lemchaheb, Mohamed Sousdi en reste pour toujours la figure charismatique. Carbonisé par l’une des expériences les plus intenses de l’histoire de la chanson protestataire marocaine, le chanteur n’a plus mené depuis qu’une carrière en pointillés, de piges musicales avec d’autres groupes en apparitions solitaires sur des scènes indignes de son rang. Comme si une retraite forcée était le prix à  payer à  une trentaine d’années de feu et autant d’albums, bande-son galvanisante d’une époque autant que chapitres précurseurs des musiques d’aujourd’hui.
Depuis trois mois, Sousdi arbore une mine sereine. C’est qu’il a enterré la hache de guerre avec ses anciens compagnons. Mieux, il s’est rabiboché avec eux, et les a rejoints afin de relancer l’aventure de la bande. «A l’origine de notre querelle, Mohamed Bakhti.Mes amis voulaient le maintenir en tant que manager, moi je n’en voulais plus, parce que cet homme s’est toujours servi de Lemchaheb pour ses propres intérêts sans jamais apporter quoi que ce soit au groupe. Maintenant qu’ils s’en sont débarrassés, je consens à  revenir vers eux», confie-t-il entre deux gorgées de limonade. On ne l’a jamais connu aussi sobre. Comme quoi le temps a fait son Å“uvre assagissante.

La bande-son visionnaire d’une époque rebelle
Seul vestige des débuts de l’épopée de Lemchaheb, cette tignasse que Sousdi ne veut se défaire. Les cheveux longs étaient de règle dans les rangs d’une jeunesse qui ruait dans les brancards pendant que le régime se raidissait. Il lui fallait des porte-voix. Nass El Ghiwane allaient incarner en pionniers une vague anarchique de rébellion et de créativité. Ils allaient bouleverser radicalement le paysage musical, renvoyant la guimauve au magasin des vieux accessoires et surfant sur la chanson d’essence sociale. Dans la brèche ainsi ouverte, s’engouffrèrent quelque 2 500 ensembles. La vague, quand elle se retira, emporta la totalité des gloires éphémères. Aujourd’hui, seuls surnagent, tant bien que mal, Nass El Ghiwane, Jil Jilala et Lemchaheb.
Lemchaheb surnagent toutefois plutôt mal. Tandis que la trajectoire de Nass El Ghiwane, malgré les coups du sort, demeure rectiligne, la leur est désespérément accidentée. Elle ressemble à  une dramatique séries fertile en rebondissements et en fausses sorties. Au grand dam de leur public, avec lequel ils entretiennent une relation sadomasochiste. «Je suis un mordu de Lemchaheb. Je ne rate aucun de leurs spectacles quand ils se produisent à  Casa, et il m’arrive de les suivre dans d’autres villes. Cela quand ils sont unis. Malheureusement, ils ne le sont pas souvent. Ils se disputent pour un rien, et alors je les déteste», nous dit Mustapha Sakhi, un de leurs fans.
1973. Quatre garçons et une fille dans le vent, avec des poussières de givre et leurs vingt ans, prennent d’assaut la scène musicale. Ils s’appellent Souâd Bairouk, Mohamed Sousdi, Mohamed Batma, Moulay Chérif Lamrani et Mbarek Chadli. Ils sont unis par leur expérience antérieure des planches et leur volonté inébranlable d’en découdre avec la romance égyptianisante. Une entreprise qui s’amorce dans l’inconscience artistique totale, dans la mesure o๠hormis Lamrani aucun membre ne distingue une note d’une autre. Mais l’époque sourit aux inconscients. Et voilà  notre quintette embarqué dans la galère. Auparavant, il se pourvoit d’un nom : Lemchaheb («Les flammes»), comme une promesse incendiaire.

A ses débuts, le groupe ne cassait pas la baraque
Le groupe doit attendre pour mettre le feu. Son entrée en scène n’est pas du goût de tout le monde. Nass El Ghiwane et Jil Jilala tiennent le haut du pavé et il est considéré comme un intrus. Au mieux, une pâle copie de Nass El Ghiwane, auquel certains l’assimilent, en raison du lien de fraternité entre Larbi et Mohamed Batma. Ce dernier confessait : «Il nous a fallu du temps pour nous imposer, beaucoup de temps. Nous étions venus après deux grosses cylindrées, qui avaient leurs fans difficiles à  convaincre. Mais les jeunes nous ont adoptés dès le départ».
Au fil des concerts, Lemchaheb affirme la ferveur et l’ambition du gang que rien n’arrête. Plus percutants que ceux de Nass El Ghiwane, leurs hymnes no future (Lkhyala, Amana, Alwad, AttalebÂ…) se découvrent une conscience sociale qui génère une esthétique de la révolte. Sans équivalent à  l’époque, ces chansons dénoncent les fossoyeurs des valeurs morales, la fracture sociale, l’arrogance des puissants. Le Marocain y est décrit comme un être perdu, en permanence dans l’impasse. Cependant, «les ténèbres finissent pas se dissiper», à  condition que ceux qu’elles enveloppent «se révoltent». Tout cela coulé dans des formules-missiles que même le luth indien de Moulay Chérif Lamrani ne parvient pas à  atténuer l’onde de choc.
La police l’entendait d’une autre oreille. Dès l’éclosion du groupe, elle s’attacha à  ses pas, flairant dans ses membres un caractère «subversif». «La police se méfiait de nous. Nous en avions peur. Quelques heures avant chaque concert, nous étions convoqués au commissariat. Nous devions décliner les chansons que nous allions chanter, en annoncer le thème et expliquer les paroles qu’elles contiennent. Parfois, quand un mot déplaisait à  nos interrogateurs, ils le remplaçaient par un autre moins suspect. A la sorie du concert, même manège. Nous étions soumis systématiquement à  un interrogatoire», raconte Mohamed Sousdi, qui n’en revient pas de n’avoir jamais été embastillé pour délit verbal.

Une conscience sociale qui génère une esthétique de la révolte
Cela n’a pas empêché Sousdi et ses compagnons de s’enhardir et de se muer en émeutiers permanents, appelant à  la révolte contre les dirigeants arabes, incapables de faire front commun contre le sionisme spoliateur. Depuis Filistine, toutes leurs chansons s’enroulent autour de la question palestinienne. Aucune n’est de trop, si l’on en juge par leur succès auprès du public.
N’eussent été leurs éternelles divisions, Lemchaheb seraient allés loin et auraient même coiffé au poteau leurs aà®nés ghiwaniens, sur lesquels le temps est passé manifestement.
Mais il semble écrit que jamais la paix ne régnerait durablement dans leur camp. Un an après leur naissance, ils ne peuvent plus compter sur la voix nasillarde de Souâd Bairouk. Celle-ci est renvoyée dans son foyer par son époux Mohamed Batma. Mohamed Hamadi reprend son «bendir». Le groupe ne perd pas au change. Il poursuit son chemin, quand Moulay Chérif Lamrani trouve des charmes insoupçonnés à  la Tunisie. Il n’y restera pas longtemps et se tournera vers la France, o๠Mbarek Chadli le rejoindra. Et voilà  Lemchaheb orphelins à  la fois de leur instrumentiste-phare et de leur principal parolier. Dissolution immédiate.
Reformation inattendue au début des années 1990. Puis scission dix ans plus tard, à  la suite de la mort de Batma. D’un côté, Lamrani et Hamadi ; de l’autre, Sousdi et Chadli. Quand disparaà®t Lamrani, Hamadi, Bairouk et Chadli forment un groupe, Sousdi préfère faire cavalier seul. Aujourd’hui, nouvelle reformation, avec un jeune invité, Abdelwahed Zawak. Pourvu que cela dure.