Le conservatoire de Casablanca fait peau neuve

L’association américaine Genesis at the Crossroads et la Commune urbaine de Casablanca
envisagent l’embellissement du conservatoire municipal de Casablanca, sis Boulevard
de Paris.
Pas moins de 15 MDH sont prévus à  cet effet. Mais cette heureuse initiative n’aplanira
pas
les difficultés rencontrées par cette précieuse institution.

Mardi 18 décem-bre dernier, sous les lambris du cinéma Rialto de Casablanca, les mélomanes ont eu droit à  un véritable festin musical. Du meilleur choix, avec la réunion improbable de virtuoses tels le ténor Alberto Mizrahi, le luthiste Haj Youness, le pianiste Howard Levy, le batteur Horacio Hernandez, le vocaliste Humayun Khan, le guitariste Shabin Shahida, le bassite Victor Miranda, la diva sahraouie Saà¯da Charaf, le flûtiste Rachid Zeroual ou l’organiste Hani Mhana. Un parfum d’Andalousie distillé de main de maà®tre par Abderrahman Jaâfari et son ensemble. Un déluge de rythmes déversé par le groupe de hip-hop Fnaà¯re. Ces agapes furent le point d’orgue d’une journée faste, marquée essentiellement par la signature du partenariat entre la ville de Casablanca et l’association américaine Genesis at the Crossroads, en vue de la remise à  neuf du conservatoire de Casablanca.

Créé en 1942, le conservatoire de Casablanca n’a jamais fait l’objet du moindre lifting
Dans les rangs, c’est la joie à  l’unisson. Celle de Haj Youness est particulièrement émue. «J’ai du mal à  retenir mes larmes, confesse-t-il. Je suis profondément attaché à  cet établissement, que je dirige depuis belle lurette. Je souffrais de le voir tomber en décrépitude. Maintenant qu’il va retrouver son lustre d’antan, j’en suis heureux.» Heureux et reconnaissant envers le maire Mohamed Sajid, sans lequel, affirme-t-il, cette restauration n’aurait jamais eu lieu. «Alors qu’il était président du conseil municipal, il nous rendait souvent visite. Il ne manquait pas de déplorer l’état de délabrement de l’édifice, et il nous a promis de faire tout ce qui était humainement possible pour lui rendre sa beauté», témoigne Haj Youness.

Situé en plein centre-ville, au boulevard de Paris, le conservatoire de Casablanca assure depuis 65 ans l’apprentissage des arts dans la métropole économique. Premier conservatoire construit en Afrique, en 1942, il a été baptisé Conservatoire municipal, puis communautaire. On le désigne aujourd’hui sous le le nom de conservatoire de la ville de Casablanca. Bâtiment appartenant à  la Ville, le conservatoire est sous la tutelle de la commune urbaine de Casablanca.

Avec 3 000 élèves et 87 professeurs, il propose l’apprentissage des instruments à  cordes, bois, cuivres, claviers, de l’art dramatique, du chant classique, de la danse classique et rythmique, de la musique andalouse et dispense également un enseignement musical théorique. Tout cela dans un inconfort affligeant et d’une vétusté inimaginable.

Pensez donc ! Cet établissement sur les bancs duquel des artistes majeurs ont usé leurs fonds de culotte, comme Abdelwahab Doukkali, Mohamed Hayani, Rajaa Belemlih, Lahbib Idrissi, Farida Bourquia, Tayeb Saddiki, Ahmed Tayeb El Alj, Aziz Saâdallah, Hassan El Fed, Lahcen Zinoun, Banana, Amghar et l’acteur français Jean Reno, n’a jamais fait l’objet du moindre lifting.

Le visiteur ne manque pas d’être saisi par l’état du lieu : zelliges défoncés, carreaux arrachés ou mal remplacés, stuc terni et salles de classe décrépites. Même les bancs datent du Protectorat, se plaint Haj Youness. Aujourd’hui, le Conseil de la ville de Casablanca, avec un apport de 7 MDH, et Genesis at the Crossroads, dont la contribution s’élève à  un million de dollars (7,9 MDH), y veilleront de concert.
Un mot sur Genesis. Cette association, dont le siège se trouve à  Chicago (cité jumelée avec Casablanca), développe une nouvelle forme de partenariat avec les pays du Sud, à  travers le concept de «artslink» (lien artistique). Lequel vise à  mettre en place une suite de projets destinés à  renforcer l’éducation artistique. Particulièrement dans le domaine musical. C’est pour cela que Genesis prend en charge la création et l’équipement d’un studio d’enregistrement, la création d’un musée de l’histoire de la musique dans l’enceinte du conservatoire de Casablanca ; l’introduction d’un programme d’éducation aux nouvelles technologies et l’équipement de l’institution en matériel pédagogique adéquat.

Ce n’est qu’en 2000 que la loi interdisant l’accès du conservatoire aux Marocains a été abolie
Le volet purement rénovateur est imparti à  la Commune urbaine de Casablanca. Il consiste en la création de nouveaux espaces, l’aménagement des locaux existants et la remise à  neuf des installations électriques et sanitaires. Avec un mot d’ordre : sauvegarder le caractère hispano-mauresque du lieu. «Le maire Mohamed Sajid tient absolument à  ce que le conservatoire soit restauré à  l’identique. Il faut dire qu’il représente un joyau architectural qui fait partie du patrimoine marocain. L’altérer serait un crime. Une fois les travaux achevés, le conservatoire pourrait devenir un monument à  visiter au même titre que les autres sites de la ville fréquentés par les touristes», espère Haj Youness.

L’histoire d’amour entre Haj Youness et le conservatoire aura 43 ans aux prochaines cerises. En 1964, il y accède en tant qu’élève. Elève doué puisqu’il en sort sept ans après muni d’un diplôme de virtuosité et d’interprétation au luth. Avec un tel viatique, il se fraye un chemin parmi les luthistes les plus distingués. Mais, en musicien partageux, il retourne au conservatoire pour y enseigner son art. Il y réussit si bien qu’il est hissé au rang de directeur, sept ans plus tard. A cette mission, on lui ajoutera celle de coordinateur des conservatoires de Casablanca. Il y en a huit, celui qu’il dirige étant le plus beau fleuron.
Dès sa nomination, Haj Youness se heurte à  un casse-tête juridique. Quand le conservatoire a vu le jour, en 1942, il était destiné exclusivement aux élèves français. Les Marocains n’y avaient pas leur place. Ils n’y furent admis qu’une fois l’indépendance conquise. En toute illégalité, car, entre-temps, aucun gouvernement n’avait songé à  abroger la loi défendant l’accès du conservatoire aux enfants du pays. «Ce qui est étrange, c’est que j’ai dû batailler dur pour faire entendre raison à  nos dirigeants. Mes prédécesseurs n’avaient peut-être pas saisi l’aspect aberrant de la situation, pas plus les ministres de la culture qui se sont succédé. Et j’ai poussé un soupir de soulagement quand on a enfin donné suite à  ma requête, en 2000 !»

1 300 DH mensuels, c’est le salaire de misère accordé aux maà®tres de musique
Ce n’est pas la seule aberration contre laquelle le directeur du conservatoire va devoir se soulever. Une autre, et de taille celle-là , mobilisera son énergie. «De par la qualité de l’enseignement qui y est dispensé, le conservatoire municipal de Casablanca figure parmi les meilleurs dans le monde. Aussi, les diplômes qui y sont délivrés, sont-ils reconnus mondialement. Sauf par notre ministère de la culture, qui s’obstine à  rejeter les diplômes obtenus dans des conservatoires qui ne sont pas sous sa tutelle». Il convient de préciser que le conservatoire municipal de Casablanca dépend du Conseil municipal de la ville, et, de ce fait, ne trouve pas grâce aux yeux du ministère de la culture. Et ce sont ses lauréats qui en payent les frais, en ce sens qu’ils doivent s’inscrire en auditeurs libres au conservatoire national de Rabat, décrocher un diplôme de cette institution pour être habilités à  participer aux concours d’embauche. «Je continuerai à  harceler le ministère de la culture pour que les diplômes que nous délivrons soient reconnus par lui. Je ne désespère pas d’obtenir gain de cause», promet Haj Youness. Touria Jabrane l’entendra-t-elle de cette oreille? Attendons pour voir…

Mais les élèves du conservatoire de Casablanca ne sont pas seuls à  rencontrer des difficultés. Les enseignants qui y officient ne voient pas non plus la vie en rose, eux dont le salaire frise le ridicule. 1 300 dirhams mensuels !, pas de quoi mettre du beurre dans leurs épinards. Et pourtant, ils tiennent le coup. «Les professeurs au conservatoire ont beaucoup de mérite. Je crois que leur souci d’éclairer la jeunesse prévaut sur leurs conditions matérielles. Ce sont des artistes. Ils donnent le meilleur d’eux-mêmes et reçoivent peu», se réjouit leur directeur qui, lui non plus, ne gagne pas des mille et des cents.

Sur ce front, Haj Youness assure qu’il ne cessera de lutter jusqu’à  ce que justice soit rendue aux enseignants. La solution serait en bonne voie puisque sa proposition d’aligner les émoluments de ses professeurs sur ceux des enseignants du conservatoire national, soit 45 DH l’heure, a été acceptée par le Conseil municipal de Casablanca, il y a deux ans. Sans effet tangible pour le moment. «La décision du Conseil municipal se heurte aux altermoiements du ministère de la culture, qui a seul le pouvoir de fixer les salaires des professeurs, même si ce n’est pas lui qui paie ces salaires», explique Haj Youness.
Dans huit mois, le temps que vont durer les travaux, le conservatoire municipal de Casablanca montrera un visage plus radieux que celui qui est sien maintenant. Il y a lieu de s’en réjouir. Et aussi de regretter que cette remise à  neuf ne s’accompagne pas d’une meilleure disposition du ministère de la culture à  l’égard de cette institution féconde, à  laquelle nos artistes les plus illustres sont redevables.