L’avance sur recettes divise les cinéastes

Une production cinématographique sans aide est difficilement concevable
et les professionnels
du cinéma marocain s’inquiètent de la nouvelle formule d’
«avance sur recettes» prévue par l’arrêté
du 7 novembre 2003. Un débat est en cours, portant notamment sur les modalités
de remboursement.

C’est une lapalissade : la production d’un film coûte cher, si cher qu’un producteur ne peut en assurer tout seul le financement. Et s’il y a un point sur lequel les professionnels du cinéma marocain, auteurs, producteurs, réalisateurs et distributeurs sont unanimes, c’est l’apport incontournable du fonds d’aide pour toute production cinématographique.

1980 fut une année charnière pour la promotion de la production cinématographique

L’année 1980 fut une date charnière pour la promotion de la production cinématographique. Trente-six ans après sa création (1944), le Centre cinématographique marocain (CCM), organisme public ayant pour vocation première la promotion de l’industrie filmique marocaine, mit sur pied un organisme d’aide, se conformant ainsi à sa mission. Le Fonds de soutien à la production cinématographique marocaine était né.
Même modeste, le résultat ne se fit pas attendre. Entre 1980 et 1986, 35 longs métrages et 30 courts furent produits avec uneaide équivalant à quelque 12 224 500 DH. A l’époque, la moyenne était de quatre à cinq longs métrages par an, avec des crédits du fonds de soutien ne dépassant pas annuellement les 2 millions de dirhams.
Du «fonds de soutien», on passa, en 1988, au «fonds d’aide». Ce n’était pas un simple changement d’appellation, mais la concrétisation de la volonté des professionnels du secteur, CCM et Chambre marocaine des producteurs de films (CMPF), de réformer le fonds.
D’abord, en le dotant de plus de ressources : de 2 millions de DH annuels, en 1985, on passa à 12 millions de DH en 1988. Ensuite, en lançant un nouveau programme d’emploi de ces ressources. Ainsi, au lieu d’une aide automatique (variant entre 200 000 et 500 000 DH), intervenant après production des films, l’aide fut désormais accordée (par le truchement de la Commission nationale d’aide) soit avant soit après production, variant entre 500 000 et 2 500 000 DH pour les longs métrages et entre 100 000 et 450 000 DH pour les courts.
Avec cet apport financier, certes modeste, mais important au regard du poids relatif de la culture dans les priorités de l’Etat (au titre de l’exercice 1994, le ministère de la Communication, constatant la diminution des ressources financières, avait même débloqué 5 MDH supplémentaires), on croyait que la cinématographie nationale allait connaître un boom. Les résultats ne furent guère probants et le décollage espéré n’eut pas lieu.

En 2004, l’enveloppe financière réservée au fonds d’aide est de 30 MDH, 6 MDH de plus qu’en 2003

Il serait toutefois faux de prétendre que rien n’avait changé. Le film marocain, au cours des années 1990, avait gagné en qualité, esthétique et thématique, et le spectateur marocain s’était réconcilié avec le grand écran national. Jamais, en effet, les salles marocaines n’avaient drainé de foules autant qu’avec A la recherche du mari de ma femme, de Abderrahmane Tazi, Femmes et femmes, de Saâd Chraibi, ou Ali Zaoua, de Nabyl Ayouch (le dernier en date, Les bandits, du réalisateur Saïd Naciri, en onze semaines de salles, frôle, selon son distributeur, 1 million d’entrées). Mais en termes quantitatifs (cf. tableau), en 15 années d’existence du fonds d’aide, le bilan de la cinématographie marocaine reste d’une maigreur affligeante : 94 longs métrages et 63 courts, soit, respectivement, une moyenne de 6 et 4 films annuels (le record a été battu en 2003, avec 13 films). Côté aide financière, entre 1988 et 2003, le fonds d’aide aura distribué un total de 167 millions de DH.
«C’est l’argent du contribuable», s’insurge-t-on. C’est vrai, il s’agit d’aides à fonds perdu, jamais remboursées puisque les recettes des salles, si recettes il y a, et les dividendes générés par les ventes à quelques chaînes de télévision nationales et internationales ne vont jamais alimenter les caisses du fonds pour financer d’autres films et promouvoir le cinéma marocain. Pour l’exercice 2004, à titre d’exemple, l’enveloppe financière réservée au fonds d’aide est fixée à 30 millions de DH, (plus de 6 millions de plus que l’année écoulée) répartie sur trois sessions (janvier, mai et septembre), comme le prévoit la nouvelle réforme, au lieu de deux (juin et décembre).
«On nous a toujours traités de dilapidateurs de l’argent du contribuable et de chasseurs de primes.» Pour couper court à ces allégations, les professionnels du cinéma ont décidé de conclure avec le CCM un protocole pour remplacer l’aide par une autre formule, «l’avance sur recettes». Une façon aussi, pour les producteurs-réalisateurs, d’éviter «cette gêne morale et d’avoir l’impression de quémander de l’argent», précise Latif Lahlou, président actuel du Groupement des auteurs, réalisateurs producteurs (GARP).

L’arrêté du 7 novembre 2003 introduit la formule de l’«avance sur recettes»

Une nouvelle formule de soutien à la production cinématographique, initiée, donc, par le CCM, la Chambre marocaine des producteurs de films et le GARP, dont l’arrêté d’application, signé le 7 novembre 2003 par le ministère de la Communication et le ministère des Finances, est entré en vigueur à partir de l’année en cours.
Avec la publication de l’arrêté, est apparue la pomme de discorde. En effet, le protocole de l’accord stipulait notamment, dans ses articles 8, 9 et 10 : «La société de production s’engage à rembourser l’avance sur recettes et à la verser au compte du fonds d’aide, après récupération de son apport, engagé dans la production du film, promotion comprise». Le protocole précisait également que le remboursement se ferait «sur la base des recettes provenant de l’exploitation de l’œuvre sous toutes ses formes (cinéma, vente des droits aux chaînes de télévision, reproduction sur support DVD, vidéo, reconversion du film en œuvre éditée,etc.). La société de production devra adresser au secrétariat du fonds un état détaillé des recettes provenant de l’exploitation de l’œuvre, accompagné des copies des pièces de recettes. A lire cet accord, on est frappé par sa clarté : il n’y aura de remboursement qu’après amortissement de l’apport personnel investi dans le film par le producteur. Si un film, par exemple, a coûté 10 millions de DH, et que l’avance sur recettes est de 4 millions, «le remboursement ne commencera qu’après avoir fait rentrer la somme de 6 millions que le producteur a investie dans le film», expliquent les professionnels du film.
Or, à la publication de l’arrêté ministériel il en fut tout autrement. Certains cinéastes, dont le réalisateur Saâd Chraïbi, vice-président de la CMPF, ne cachent pas leur colère. Et leur désapprobation. «On est loin du texte du protocole signé entre les chambres des professionnels et le CCM. Le passage “après récupération de son apport engagé dans la production du film” a tout simplement sauté, ce qui revient à dire que le remboursement se fera au premier centime des recettes, chose inadmissible», commente ce dernier.
Sarim Fassi-Fihri, président de la CMPF, précise que le passage a été supprimé mais son contenu remplacé par celui sur le remboursement proportionnel : «Le remboursement se fera certes au premier dirham des recettes, mais il se fera, comme le souligne l’arrêté ministériel, proportionnellement et d’une façon parallèle à l’apport du fonds d’aide et à celui du producteur». En d’autres termes, et pour reprendre l’exemple du film cité plus haut, sur chaque dirham encaissé, le producteur devra remettre 40 centimes au fonds d’aide.
«C’est dommage qu’il y ait eu changement par rapport aux termes du protocole, mais franchement je ne trouve pas ce changement catastrophique. Honnêtement, si on prévoit le remboursement du fonds d’aide en dernier lieu, il est sûr que pas un seul centime des recettes ne sera récupéré. Je trouve donc la formule valable et c’est la seule manière de pouvoir avoir des fonds pour financer d’autres films».

Une prime est prévue pour les films présentant «un caractère exceptionnel»

Latif Lahlou, lui, ne suit pas ce raisonnement et ne veut entendre parler de remboursement au premier centime, même proportionnel, «qu’après que le producteur aura récupéré son argent, autrement aucun film ne se fera plus au Maroc.»
Hassan Benjelloun, réalisateur producteur et membre, aussi bien de la CMPF que du GARP, se dit inquiet si le remboursement se fait avant amortissement de l’argent du producteur qui, «dans de nombreux cas recourt aux crédits bancaires pour compléter le financement du film». Lors des débats qui ont précédé la signature de l’accord, et pour encourager les producteurs, il a proposé une autre formule, qui consiste en un «remboursement au premier centime, oui, mais à la condition que les avances qui seront distribuées lors des prochaines sessions se fassent au prorata de la somme que chaque distributeur aura remboursée au fonds.» Si cette formule a l’air d’être logique, «elle est non démocratique», rétorque Aziz Salmi, réalisateur de courts métrages et trésorier du GARP. Elle pêcherait par une autre lacune, majeure, ajoute t-il, «puisque ce sont les films commerciaux et racoleurs qui marchent et qui rapportent plus de recettes, au détriment de la qualité esthétique et thématique.» Même si la nouvelle formule de fonds d’aide relative à l’avance sur recettes prévoit une prime sur la qualité «accordée aux films présentant un caractère exceptionnel», (un demi-million de DH pour un long métrage, 50 000 DH pour un court métrage).
Une chose est sûre : l’arrêté ministériel est entré légalement en vigueur en janvier 2004. Mais son application, disent les professionnels, est subordonnée à la signature entre la CMPF, le GARP et le CCM d’un programme d’emploi. Or, ces modalités d’application de l’avance sur recettes et son mode de remboursement ( dont l’obligation d’un contrat entre le CCM et la maison de production) «n’ont été ni négociées, ni a fortiori signées», dénonce Latif Lahlou. Le seront-t-elles ? Saâd Chraïbi reste de marbre et sa réponse est catégorique: «On ne signera qu’à la condition de revenir à la formule initiale : remboursement après amortissement». Même détermination pour le président du GARP : «Signer des modalités d’application du remboursement au premier centime des recettes équivaut à signer l’arrêt de mort du film marocain»