L’art par-dessus le marché

Marrakech Art Fair 2 a déployé ses 48 stands du 1er au 3 octobre au Palace Es-Saadi. Les artistes marocains ont fait de leur mieux pour s’exporter au-delà  d’un marché interne encore désordonné.

Dans ce dédale de galeries d’art, il faut ouvrir grand les yeux et par moments, hélas, se boucher les oreilles. «Des lignes épurées, très conceptuelles !», vous rapporte, avec les bruits de pas, l’écho des corridors. «Très beau, très minimaliste !», se rengorge cet autre promeneur à la voix empruntée et au regard étudié. Au Palace Es-Saadi, transformé pour trois jours en berceau des arts, le verbe est souvent creux et le geste plein d’affectation. «C’est mondain, il y a toujours autant de bling-bling, mais on croise aussi de vrais collectionneurs, passionnés et avertis», rassure l’artiste-peintre Farid Belkahia, qui salue par ailleurs des stands mieux agencés que ceux de l’année précédente. «Le spectateur s’y retrouve et peut plus facilement s’approcher de l’œuvre», poursuit-il. Fatiha Zemmouri est, pour sa part, tout simplement ravie d’être représentée par la Galerie 38 à la deuxième édition de cette foire d’art contemporain. «C’est une aubaine d’exposer ici!», s’exalte l’artiste-plasticienne. «Ça permet de faire connaître de belles œuvres et de talentueuses personnes. Et puis ce n’est pas le même public que lors des expositions. Celui-là est plus large».
Plus cosmopolite aussi. Des galeries new-yorkaises, russes et saoudiennes sont venues vendre du rêve-et le vendre cher-dans les méandres d’Art Fair, intriguées par la venue en 2010 de galeristes français, espagnols et italiens. Quant aux Turcs, ils sont tout bonnement à l’honneur cette année. «Les artistes stambouliotes vivent un moment d’intense création et leurs interrogations sur la société rappellent beaucoup les nôtres», argumente le fondateur de la manifestation, Hicham Daoudi. Une ouverture à l’international qui, déjà, profite au peintre marocain Abderrahim Yamou : «Pendant la première édition, la galerie parisienne Dominique Fiat s’est intéressée à mon travail. Me voilà donc exposé cette année chez eux». Et à l’Atelier 21, co-dirigé par Aziz Daki, qui n’espère pas repartir à Casablanca avec des sacs truffés de billets mais plutôt gagner en visibilité : «L’année dernière, nous sommes tout juste rentrés dans nos frais. Financièrement, c’est assez périlleux». Un risque que Lilia Ben Salah a, elle aussi, tenu à prendre. La galeriste tunisienne sait qu’elle peut rentrer bredouille, mais elle s’accroche à son stand marrakchi: «L’année dernière, on a un peu vendu. La donne était différente parce que tout s’était joué le premier soir, lors du vernissage. Le lendemain, les ventes étaient beaucoup moins fiévreuses. Aujourd’hui, à la veille de la clôture, toujours rien, pour moi en tout cas». Comme la galerie tunisoise El Marsa, beaucoup s’inquiètent et comptent sur un sursaut des ventes pendant le dernier jour. Aziz Daki, lui, prend les choses avec philosophie : «La vente n’est de toute façon pas vraiment la composante essentielle de cette foire. Ce que les galeristes et leurs artistes cherchent donc à asseoir avant tout, c’est leur réputation et une reconnaissance de leur travail. À ce stade du marché, Marrakech Art Fair est une vitrine pour que les gens nous remarquent». Une vitrine à 4 000 dirhams le mètre carré, un tarif standard «mais cher pour les galeries marocaines», déplorent certains. A ce prix, il y a intérêt à vite se faire remarquer.

Un marché à professionnaliser

Et c’est sûr, beaucoup de choses happent la curiosité. Les œuvres d’abord, disséminées dans quarante-huit stands, dix-sept de plus qu’en 2010. Un orgueilleux Warhol trône chez Rive gauche/Marcel Strouk, galerie parisienne qui arbore tout aussi fièrement son Damien Hirst à
1 511 730 dirhams. Chez Pierre Marie Vitoux, également établie à Paris, le peintre et romancier Mahi Binebine expose son Printemps arabe, une débauche de corps emmêlés en cire et pigments sur bois, vaillamment portés par un seul homme, sorte de titan des révolutions. Les volutes blanches de Najia Mehadji flottent dans la Galerie Shart et Moa Bennani vous jette sa poudre de marbre aux yeux à la Loft Art Gallery. Quelques couloirs plus loin, chez le tunisien Le Violon bleu, l’Aube de Farid Belkahia se lève, en bronze patiné.
A côté, il y a le riche parcours culturel : des tables rondes pour discourir sur l’art et, pour le découvrir, des visites de maisons de collectionneurs et de résidences d’artistes. Pour l’acquérir, des projections au cinéma Colisée à Guéliz, car «la vidéo, c’est la peinture du XXIe siècle. En acheter, c’est être de son temps», parient Isabelle et Jean-Conrad Lemaître, collectionneurs français d’art vidéo. Enfin, pour s’ébahir, les «Images affranchies», un cri de liberté poussé en chœur, en photos et en couleurs par des artistes arabes dans l’ancienne agence de la Banque du Maroc, place Jamaâ El Fna. «Un travail pour lequel il faut féliciter l’organisation d’Art Fair», s’exclame Aziz Daki. «Certains artistes arrivent depuis quelques années à vivre de leur art, chose impensable auparavant. Cette foire ne peut qu’aider d’autres talents à émerger et à s’affirmer de la même manière», ajoute Fatiha Zemmouri, émerveillée par ce «tsunami qui a secoué l’art au Maroc, pendant les six ou sept dernières années». Un déferlement créatif qui n’a pas que des bons côtés. «Cela a aussi conduit à un certain chaos, regrette la plasticienne. Des artistes se surévaluent, gonflent exagérément la valeur de leur travail. On ne peut donc pas véritablement connaître la cote des artistes dans ce capharnaüm. Il faudra attendre une quinzaine d’années pour que tout cela se structure. En général, le temps s’occupe de tamiser les moins bons et de réhabiliter les meilleurs». Amen. Aziz Daki, lui, pointe carrément le retard du Maroc par rapport à d’autres marchés de l’art émergents : «Prenons le cas de l’Egypte, où l’on s’organise assidûment depuis cinq ans. Grâce à ce travail, une œuvre égyptienne s’est vendue à deux millions de dollars. La toile marocaine la mieux vendue l’a été à deux millions de dirhams».
Certes, on revient de loin, mais le chemin reste long et de nombreux défis doivent être relevés, à commencer par la création d’un musée national de l’art contemporain, «qui puisse donner une idée sur les thématiques artistiques d’une époque, sur les moments de l’histoire de l’art du pays», martèle le co-directeur de l’Atelier 21. Pour l’artiste-peintre Abderrahim Yamou, il faut aussi éduquer, sensibiliser à l’art : «Dans ce pays, l’art est perçu comme une source d’amusement, de distraction, quand on a tout accompli dans la vie. C’est accessoire, alors on rapièce, on rafistole et le résultat est bancal. Or c’est la colonne vertébrale, c’est ce qui permet de former de bons médecins, de bons ingénieurs, pas seulement efficaces mais aussi cultivés et dotés de sensibilité artistique». Car si Yamou remercie Art Fair d’exister et lui est volontiers redevable de tous les services qu’elle rend aux artistes, il n’en pense pas moins qu’une foire ne suffit pas à panser les plaies de l’art au Maroc : «C’est un salon professionnel qui n’a pas vraiment vocation à répandre l’art. Un peu comme un salon high-tech, on n’y apprend pas comment fonctionne la technologie, on y vend du matériel technologique».