L’alchimie opère au Musée Slaoui

Des centaines d’enfants et d’adolescents découvrent les sens des mots et l’essence des arts à  travers l’exposition «Dix mots arabes voyageurs », du 14 mars au 5 avril au Musée Abderrahmane Slaoui de Casablanca.
. Un formidable travail de transmission accompli avec la précieuse aide de dix artistes marocains.

Il est 10h30. Une procession de petites têtes châtain clair sort sagement du Musée Abderrahmane Slaoui et s’engouffre dans un bus du lycée Lyautey. Quelques minutes plus tard, une trentaine d’adolescents aux yeux rieurs entrent dans le hall en chuchotant. «Nous sommes du collège Ibn Abbad du quartier Oulfa», souffle une timide jeune fille en blouse blanche, entre deux coups d’œil intrigués sur des affiches orientalistes de la compagnie générale transatlantique.

Le bourdonnement s’éteint lorsque Fatima Mazmouz arrive, tout sourire. «Suivez-moi!», lance l’artiste d’une voix mélodieuse et engageante. La visite démarre dans le petit sous-sol du musée, tapissé d’huiles sur toile et de carreaux en céramique dessinés. Une reproduction de l’Homme de Vitruve, réalisée par la peintre et sculptrice Fatiha Zemmouri, envoûte l’assistance. «J’ai déjà vu ce tableau dans un film américain!», lance un collégien. «Oui, ce dessin est très connu, acquiesce Fatima Mazmouz. Léonard de Vinci l’a réalisé au XVe siècle. On dit qu’il symbolise la renaissance de la civilisation occidentale. Il incarne l’humanisme après une longue période de ténèbres, car il place l’homme au centre des préoccupations, au cœur de l’univers». Les élèves opinent du chef, ne quittent pas la célébrissime étude des yeux. L’alchimie opère.

Un des rares lieux de transmission artistique

Au premier étage, nouvelle ambiance. Une drôle de sculpture, amoncellement de briques carrées recouvertes de papier aluminium, trône au milieu de la pièce. «Comment s’appelle cette œuvre, d’après vous ?» On se penche sur l’objet, cherche une inscription des yeux. La réponse, irrésistible, fuse : «Ne pas toucher s’il vous plaît!» Après les éclats de rire, les explications de Fatima Mazmouz : «Le musée a demandé à l’architecte Zineb Andress Arraki de produire une œuvre inspirée du mot Bazar. Alors elle a réalisé ceci. C’est son hommage à l’ordre, à la propreté et à la beauté esthétique qui règne dans les bazars, par opposition au sens péjoratif du mot dans la langue française, qui renvoie plutôt au désordre, à la pagaille».

Quarante minutes durant, les écoliers parcourent ainsi les moindres recoins du musée, lisent des poèmes accrochés aux murs, dévisagent longuement une toile, s’attardent sur une installation, une vidéo d’art ou une série de photos. Avec leur accompagnatrice, ils s’exercent à déchiffrer les démarches artistiques, à en découvrir les sens cachés, à formuler clairement leurs pensées ; ils observent, explorent, pétrissent ce que l’exposition appelle «les mots voyageurs»: café, azur, élixir, guitare, hasard, oasis, tulipe, fantasia, alchimie, bazar…
Tous ces mots hérités de l’arabe qui parfument, agrémentent, pimentent la langue de Molière.

«La langue n’est pas un bloc figé de mots, de phrases, d’expressions, rappelle Mazmouz à ses disciples d’un jour. Elle est vivante, elle bouge, s’enrichit sans cesse de nouvelles influences».
Des influences que l’artiste est ravie de faire découvrir à un jeune public qu’à son grand étonnement, elle trouve «ouvert, enthousiaste, curieux et discipliné». Les écoles marocaines ne sont pas toujours les mouroirs de l’intelligence et de la créativité qu’on imagine.

D’autres noms de la scène artistique contemporaine, tels que Rita Alaoui, Hicham Benohoud, Mounat Charrat ou Hassan Echair animent également depuis le 14 mars ces visites commentées et ces ateliers d’initiation artistique, «imaginés pour des écoliers de 3 à 18 ans. Plus de 9 000 enfants et adolescents en ont profité et nous en attendons encore 2000 jusqu’au 5 avril», confie Kalyanny Hay, la directrice du musée Abderrahmane Slaoui, l’une des rares institutions culturelles à inscrire parmi ses objectifs majeurs l’éveil et l’éducation artistique des écoliers du public et du privé.

«Ces initiatives sont à applaudir, à encourager très fortement, affirme Fatima Mazmouz. Je suis persuadée que l’art peut aider les jeunes marocains dans leur quête d’une vie meilleure. Grâce à l’art, on s’exprime, on s’interroge, on sort des tabous, des dogmatismes, on exerce un regard critique. On existe, en somme. Quel dommage qu’on offre aux  jeunes si peu de chances d’exister».