La vie tout simplement

Imaginez un grand immeuble parisien dont on aurait enlevé la façade pour en dévoiler, comme une maison de poupées miniature, les moindres pièces et recoins, la cage d’escalier, le grenier, les sous-sols, tout.

Extrait
«Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente, dans cet endroit neutre qui est à tous et à personne, où les gens se croisent presque sans se voir, où la vie de l’immeuble se répercute, lointaine et régulière. De ce qui se passe derrière les lourdes portes des appartements, on ne perçoit le plus souvent que ces échos éclatés, ces bribes, ces débris, ces esquisses, ces amorces, ces incidents ou accidents qui se déroulent dans ce que l’on appelle les ‘‘parties communes’’, ces petits bruits feutrés que le tapis de laine rouge passé étouffe, ces embryons de vie communautaire qui s’arrêtent toujours aux paliers».

En quelques mots

Imaginez un grand immeuble parisien dont on aurait enlevé la façade pour en dévoiler, comme une maison de poupées miniature, les moindres pièces et recoins, la cage d’escalier, le grenier, les sous-sols, tout. Ces pièces sont bien sûr meublées, et habitées. Par des dizaines de personnes, permanentes ou en visite, dont le quotidien porte dans sa banalité toute l’essence et l’originalité de ce roman. Car après tout, quoi de plus passionnant qu’une vie humaine, et toute cette foule d’objets, de sentiments, de désirs, de rêves, de mesquinerie et de lâcheté dont elle est tissée. C’est l’incroyable exercice de style de Georges Perec qui s’attache à dévoiler par petites touches la vie à la fois commune et particulière de ces personnes, mais aussi d’un sac de provision oublié dans l’escalier, ou de ces boîtes de café trimbalées de douane en douane, d’un artiste qui se donne pour mission de vie de produire puis détruire un certain nombre de tableaux, et tellement plus encore, dans un labyrinthe narratif qui peut donner le tournis. La vie mode d’emploi, ce n’est pas moins de 1467 personnages, 107 histoires réparties sur 99 chapitres. Et à la toute fin, ce qu’on en retire, c’est l’immense satisfaction de s’être promené dans une œuvre capitale par sa richesse, son ampleur, la drôlerie de ses anecdotes, la saveur de ses personnages et la tendresse palpable de l’auteur pour sa création.
L’auteur

Écrivain français, Georges Pérec est né à Paris en 1936 et décédé en 1982, de parents immigrés d’origine juive polonaise. Il est notamment l’auteur de Choses (prix Renaudot 1965), Un homme qui dort (1967) et La vie mode d’emploi (Prix Médicis 1978), mais aussi plusieurs essais et pièces de théâtre.

«La Vie mode d’emploi»,
Georges Perec, Editions LGF, 642 pages, 100 DH.