La première maison de haute couture marocaine, signée Zhor Raïs

Elle en a longtemps rêvé, elle l’a fait, dans la douleur, puisqu’il a fallu à  la styliste modéliste, Zhor Raïs, pas moins de six ans pour voir sa maison de haute couture éclore.

Au soir du vendredi 27 mai, le Tout-Casablanca s’est donné rendez-vous à la toute neuve maison de haute couture Zhor Raïs. Il faut reconnaître que l’événement était de taille: le premier défilé haute couture au cœur du premier établissement de haute couture au Maroc. La planète mode était tenue en haleine. D’autant que la créatrice avait assuré que l’exhibition ne manquerait pas de tenue. Les trente tenues à offrir au regard ont été conçues dans le souci de la perfection ; les mannequins, enrôlés par une prestigieuse agence parisienne, ont été triés en fonction de leur capacité à rehausser le vêtement qu’ils porteraient, et le buffet serait généreux. On se persuada rapidement que ce n’était pas un effet d’annonce. Pendant deux heures, des filles superbes se sont «affichées», tout à tour, en gandouras, jabadors, djellabas et caftans. Des silhouettes enveloppées dans des djellabas courtes en crêpe de soie ont succédé à d’autres, glissées dans des robes caftans en satin de soie, en brocart, en mousseline, en crêpe de soie, en organza… Coupe, matières, modernité du propos: tout y était. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis que Zhor Raïs avait fondé sa maison de couture, à la résidence Ben Omar, à Casablanca, et voilà qu’elle continue de surprendre. Ce qui constitue un gage de réussite pour sa maison de haute couture.

Pour étrenner son site, Zhor Raïs a mitonné un défilé ravissant comme éblouissant

Il a fallu à Zhor Raïs une sacrée dose d’entêtement pour venir à bout de cette idée colossale, pour ne pas dire insensée, de monter une maison de haute couture. Quand elle en fit part à ses proches, ils faillirent en tomber à la renverse. Ce serait de la pure folie, tranchèrent-ils. Mais cette jeune cinquantenaire, qui s’embrouille dans les dates, confond résidence Ben Omar et derb Omar, perd le fil de ses idées, le reprend ensuite et le reperd aussitôt, a le mérite d’aller jusqu’au bout de ses desseins, même les plus périlleux. «Lorsque je me trouvais à Paris ou à Londres, je visitais immanquablement les sanctuaires de la haute couture. Ils sont sublimes. Et je me disais qu’un vêtement, tel que le caftan, multiséculaire et lumineux, serait plus à son avantage dans un écrin digne de son éclat», raconte-t-elle. Au fil du temps, ce qui ressortait du vœu pieux prit l’aspect d’une urgence. N’en faisant qu’à sa tête, Zhor Raïs passa à l’acte. Elle se mit en quête d’un site idoine, il se découvrit sous la forme d’une villa plantée sur la rue des Papillons, mais le propriétaire, intraitable, en exigeait un prix littéralement rédhibitoire. Dépitée, la créatrice mit une croix sur ses ambitions. Par paradoxe, c’est le propriétaire qui la relança, un an après. Son épouse, admiratrice de la styliste, l’avait amené à composition. Son banquier s’étant montré accommodant, Zhor Raïs eut la jouissance du lieu dont elle rêvait. Il ne lui restait plus qu’à y imprimer sa marque, les architectes A. Mountassir et R. Andaloussi s’en chargèrent. Résultat : un espace en blanc et en verre, transparent à souhait et baigné de lumière, copie conforme de la collection Eclat de lumière avec laquelle il a été étrenné.

Un regard de velours déguisant un caractère en acier, la double nature de Zhor Raïs

Etrange créature que cette jolie brune qui, sous un regard de velours, déguise un caractère en acier trempé. Sa devise pourrait être : fais ce que voudra, advienne que pourra. Elle-même le reconnaît volontiers et en tire même une certaine fierté. A l’âge où elle devait jouer à la poupée, elle s’installait dans l’atelier de son père pour admirer les gestes de tailleur de ce dernier. Sans le vouloir, il lui instilla comme une drogue douce l’amour des étoffes, des couleurs et des coupes. La gamine se voyait déjà en couturière, et pas autrement. Quand elle l’annonça à l’auteur de ses jours, il vit rouge. Puis se radoucit en pensant que ce n’était qu’un caprice d’enfant, qui passerait avec le temps. Médecin ou avocate, elle deviendrait sûrement. Illusions. Rien, pas même le dévouement filial ne pouvait détourner l’enfant de la voie qu’elle s’est tracée dans sa tête de bois. A l’époque, les établissements de stylisme et de modélisme ne couraient pas les rues casablancaises. Zhor Raïs, pour assouvir son désir des formes et des couleurs, s’inscrivit aux Beaux-Arts. «Je dessinais des corps et je les habillais», dit-elle joliment. Plus tard, elle se lança dans le prêt-à-porter, avant que le caftan ne vînt la mettre sous sa coupe. «Mes tantes paternelles habitaient à Marrakech et je leur rendais souvent visite, car leur compagnie me plaisait. J’appréciais particulièrement ces moments de la journée où après s’être fait une beauté, elles se paraient de leurs meilleurs caftans pour s’offrir une détente méritée. J’étais littéralement subjuguée par ce vêtement, je le trouvais unique, tant il était susceptible, comme nul autre costume, de mettre en valeur la beauté féminine», soutient Zhor Raïs. De là, provient cette nécessité intérieure de «servir» le caftan. Mais en traçant une route à la marge des sentiers battus et des règles convenues. L’époque -c’était les années quatre-vingt- était inclémente envers les audacieux ; la fortune souriait aux frileux. Ce qui n’empêche pas la jeune créatrice, rebelle jusqu’à la racine de sa noire chevelure, de secouer le cocotier «caftanesque». «Zhor Raïs ose. Elle veut montrer, valoriser la féminité. Elle fait des décolletés, pratique les transparences, la superposition de matières fluides. La femme marocaine n’est pas, pour elle, seulement un portant de vêtements, elle a des formes sensuelles», témoigne Rachida Alaoui, historienne de la mode. Dans la vue de rendre sensuel ce vêtement naguère ample et souvent informe, Zhor Raïs se mit à le raccourcir, à effectuer des coupes très près du corps et à privilégier des matières telles la dentelle, la mousseline, l’organza ou le satin duchesse, capables de mouler gracieusement le corps. Les jambes prennent l’air, le dos s’offre au soleil, le buste gagne en profondeur.

Des tenues travaillées à la manière d’un sculpteur modelant la glaise

Mais l’art de Zhor Raïs n’est pas seulement pour son audace, mais aussi et surtout parce qu’il est dépouillé de toutes fioritures, délesté des surcharges et exempt de clinquant, ce qui fait que les œuvres se présentent comme des épures. Des tenues épurées, minimalistes, travaillées à la manière d’un sculpteur modelant la glaise. Il y aurait un secret. Il pourrait résider dans le feu sacré qu’a la créatrice pour son métier, ou la relation amoureuse qui s’établit entre elle et l’objet en création. Zhor Raïs en convient, et ajoute, sans fausse modestie, que si elle était venue au stylisme et au modélisme, c’était parce qu’elle sentait qu’elle était «pourvue d’un don». Mais, dans ce domaine, comme dans tout autre, du reste, le don à lui seul serait vain, s’il n’était pas accompagné de transpiration. «Si je parviens à contenter mes clients, c’est parce que je mets le temps qu’il faut pour créer une tenue. Pas seulement le temps requis. Tant que je ne suis pas satisfaite du produit fini, je me remets à l’ouvrage», nous dit la styliste, à qui il arrive de passer des nuits blanches à cause d’un ratage auquel elle souhaite remédier. En outre, elle ne coupe pas les tissus selon son humeur ou son bon plaisir, mais en fonction de la taille, du poids, de l’âge et de la sensibilité de la cliente, ce qui requiert un supplément de temps pour recueillir toutes ces informations. Voilà ce qui explique que la griffe Zhor Raïs est très recherchée. Pas seulement par les rupines, mais aussi par les modestes bourses. «Il est vrai que mes prix peuvent atteindre 40 000 ou 50 000 DH, mais cela ne signifie nullement que je suis inaccessible aux petits budgets. Quand il s’en présente, je lui crée une tenue en fonction de ses moyens», rassure la créatrice.
Dans sa réussite insolente, scellée par l’éclosion de la première maison marocaine de haute couture, Zhor Raïs ne s’attribue pas le beau rôle. Sans cette escouade de «mâalmines», de passementiers, de brodeuses, de perleuses, de petites mains, elle ne serait arrivée à rien. C’est pourquoi, par conviction et en hommage à son tailleur de père, elle a toujours pris fait et cause pour les artisans, allant jusqu’à concocter, en novembre 2006, à Fès, une exposition, «De fil en aiguille», mettant leur précieux savoir-faire en lumière, et ainsi conduire les pouvoirs publics à leur accorder un statut, les arrachant à leur précarité. L’attachement de Zhor Raïs à ses petites mains est tel qu’elle déserte souvent son nouveau bureau présidentiel pour aller se mêler à elles, sans un soupçon de maternalisme. Il faut imaginer Zhor Raïs heureuse, avec sa maison de haute couture et ses petites mains.