La culture en 2013 : l’espoir fait vivre

2013 a connu son lot d’émulation culturelle et artistique. Si les reproches se comptent en dizaines et le statu quo règne, l’état des lieux n’en est pas alarmant, à  en croire plusieurs acteurs culturels interviewés.

Malgré un ressenti général de statu quo culturel et le mince inventaire de la création nationale, l’année écoulée peut compter quelques avancées notables, ou du moins une bonne dynamique qui pourrait à l’avenir engendrer des résultats tangibles.
Si les arts plastiques et le cinéma ne semblent pas particulièrement souffrir de baisse de régime, le livre, les arts de la scène ou le patrimoine déplorent sérieusement l’absence de structures adéquates et de législation à même d’en renforcer le statut.
Et pourtant, de nombreuses actions ont vu le jour vers cette fin d’année, que ce soit sur un plan national ou local, des festivals ont repris et des initiatives citoyennes se sont développées…
Si comme chaque année le bilan n’est pas spécialement favorable, l’espoir est renouvelé et 2014 peut compter sur toute la confiance et la bonne volonté des artistes et acteurs culturels.

La culture dans la politique

Aadel Essaadani, Président de l’Association Culturelle Racines

Faut-il le dire ? «Il n’y a pas eu trop d’avancées sur le plan structurel en 2013. Si ce n’est quelques changements dans l’institution qui, espérons-le, aboutiront à des résultats palpables sur le terrain», explique Aadel Essaadani, président de l’Association Culturelle Racines. 2013 a connu la magnifique mobilisation de la société civile pour préserver le friche des anciens abattoirs de la mainmise de la mairie du Grand Casablanca. De par sa casquette de président du collectif associatif pour la Fabrique culturelle des abattoirs, Aadel Essaadani a vu se transformer l’espace en parking du jour au lendemain. Une réponse implicite à la longue attente de la signature d’une nouvelle convention avec le collectif. L’info suscite un tollé général chez les artistes et les citoyens qui font une descente massive, acculant la mairie à récupérer ses caisses. La menace n’en est pas supprimée pour autant. «Au niveau de la mairie de Casablanca, nous butons contre un silence de plomb», explique l’activiste culturel.
La reprise du Boulevard des jeunes musiciens a redonné vie aux abattoirs. Durant une bonne dizaine de jours, l’endroit ressuscité a vu tous ses espaces se remplir de jeunes venus des différentes villes du Maroc. Mais cela reste un événement ponctuel qui ne bénéficie pas d’un soutien continu. «Nous attendons depuis longtemps un fonds de soutien à la création qui ne vient pas. Mais pour rester optimistes, nous espérons que 2013 ait été une année de réflexion. Nous notons, en effet, qu’il y a une prise de conscience au niveau du ministère de la culture», préfère ajouter Aadel Essaadani qui note une écoute attentive de la part du ministre Mohamed Amine Sbihi qui planche sur l’état des lieux de la culture. «C’est peut être une chance que d’avoir un ministre qui ne soit pas artiste. Une bonne politique culturelle nécessite un savoir-faire technique et administratif qu’un artiste n’a pas forcément», pense à haute voix notre militant culturel. «Ce ne sont pas les médecins qui construisent les hôpitaux!», ajoute-t-il.
La prise de conscience a également touché la ville de Casablanca, puisque la wilaya a annoncé la création d’un Think Tank dont le rôle est de mener une réflexion sur la stratégie de développement de la ville. La culture et le patrimoine sont au cœur de la réflexion. «Il était temps que l’on reconnaisse la culture comme facteur de développement économique et social dans la ville. Les collectivités sont détentrices de grands budgets et c’est de leur essor et de leur devoir que de penser une réelle politique culturelle», ajoute Aadel Essaadani. Pour pouvoir participer efficacement aux prises de décisions en matière de politique culturelle et afin d’avoir une force de proposition, l’Association Racines planche depuis plus d’un an sur des états généraux de la culture. Un inventaire complet des métiers de l’art et la culture, avec études sectorielles et rencontres avec les professionnels, sont en train de se mettre en place par des experts du domaine. «Nous comptons publier notre rapport le 12 novembre 2014 avec des recommandations juridiques, fiscales et organisationnelles, qui impliqueront toutes les institutions concernées, à savoir les ministères de la finance, du tourisme, de l’industrie et de l’éducation, sans oublier les collectivités locales», ajoute l’activiste culturelle.

Le livre, ce grand séducteur

Nadia Essalmi, Éditrice jeunesse

On parle bien du livre, cette charmante compagnie qui est souvent de sortie, depuis quelques mois, aux bras de jeunes et de moins jeunes lecteurs. Le livre serait-il en train de devenir un accessoire de mode ou est-ce que le culte qu’on lui voue relève d’un réel regain d’intérêt?
En 2013, il y a eu floraison des initiatives de lecture dans les endroits publics, des clubs de lecture en quête d’espaces dédiés à la culture et des flash mob pour attirer l’attention des passants ou séduire des clients attablés aux cafés du centre de Casablanca. Il s’agit pour la totalité d’initiatives citoyennes nées sur la toile, qui ne bénéficient d’aucun soutien, que ce soit de la part d’institution ou de professionnels du livre et de l’édition.
À ce propos, Nadia Essalmi des éditions Yomad ne peut cacher son enchantement. «On ne peut que se réjouir de constater l’ampleur que peuvent prendre des initiatives citoyennes émanant de notre jeunesse. Malheureusement, toute initiative, aussi passionnée qu’elle puise être, ne peut survivre sans soutien ou encadrement», commente Nadia Essalmi. À qui en revient la responsabilité ? «Toutes les institutions qui sont à même d’offrir de l’aide, à commencer par le ministère de l’éducation à qui incombe le devoir de renforcer la lecture dès les premières années de l’école, le ministère de la Culture qui en encourageant ces initiatives, crée la demande et donc l’offre. Puis les collectivités locales, en créant des bibliothèques de quartiers, avec des produits nationaux et non des produits importés à bas coût qui brisent l’élan de la création nationale, sans pour autant satisfaire le lecteur», argumente l’éditrice. Une année 2013 très pauvre, peut-on donc conclure ? «Nous avons eu la promesse du ministère de la culture que 2014 donnera la priorité au livre jeunesse dans sa politique culturelle. Nous n’avons plus qu’à espérer que promesse soit tenue», conclut-elle.

L’Boulevard : Le retour

Momo
, Cofondateur de L’Boulevard

Le retour de L’Boulevard a été l’événement de l’année 2013 pour tous les fans de culture urbaine. Casablanca a vibré pendant 10 jours et sans relâche au rythme du Tremplin et du festival L’Boulevard qui ont occupé plusieurs espaces de la ville. Sonos, pots de peinture et gadgets en main, les jeunes artistes de L’Boulevard ont animé les anciennes abattoirs, le centre-ville de Casablanca et le stade du COC. Musique, cirque, performance d’art contemporain, compétition de skate-board, marché associatif et graffitis : autant d’activités qui ont vu le jour grâce au travail acharné de Mohamed Merhari (Momo) et Hicham Bahou. «2013 a été une bonne année pour nous. Que ce soit pour L’Boulevard, qui a fait un retour triomphal grâce à la confiance de nos sponsors, ou pour le Boultek qui tourne à plein régime», annonce Momo.
Mais 2013 a aussi été l’année de tous les combats, tant au niveau national que local. «La scène artistique et culturelle nécessite encore de larges réformes pour protéger l’artiste et booster la création. L’on ne cesse de revendiquer une restructuration du Bureau marocain des droits d’auteurs qui serait à même de protéger la propriété intellectuelle des artistes et leur permettre de vivre de leur art», explique Momo pour qui la stimulation de la création ne peut être que bénéfique. S’ajoute à ses combats, celui de participer à la transformation du paysage casablancais, dans le cadre des aménagements urbanistiques et culturels entrepris par la ville. «C’est un combat local qui me tient à cœur et qui semble découler d’une réelle volonté de changement. J’ai donc accepté de participer au Think Tank de la wilaya de Casablanca, afin de mettre à disposition ma modeste expérience et pour défendre des lieux cultes de la ville». Et d’ajouter, tout sourire «mais le plus beau cadeau de l’année 2013 reste la naissance de Illi, ma deuxième fille».

Gloire et rançon

LatEfa Ahrrare, Comédienne, professeur de théâtre

«Je pense que 2013 a été une année difficile pour tous. Nous avons perdu beaucoup d’artistes et de penseurs. Pour moi, au-delà de la personne physique qu’on chérit évidemment, c’est la pensée, la création et la mémoire qui se perdent», commentera Latefa Ahrrare, avant de passer aux choses joyeuses: «Mais 2013 reste pour moi l’année de la concrétisation de mon rêve». Il porte le nom de Cont’N’Art. Projet original à l’image de ce qui se fait déjà en Europe, Cont’N’Art est un conteneur transformé en scène artistique, placée en plein centre de Rabat pour faciliter à tous l’accès à la culture. «Les gens de la morgue, à côté de Bab El Had, ne cessent de nous dire que nous leur avons apporté la vie», s’amuse-t-elle en décrivant l’enthousiasme que suscite le projet artistique chez les habitués de la place.
Ramener la vie, ce n’est peut-être pas qu’une métaphore. Durant le mois de décembre, la troupe du Cont’N’Art a participé à une campagne de dépistage du SIDA à l’occasion de la Journée mondiale de la lutte contre le fléau, en partenariat avec la Ligue marocaine de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles. Au programme, projection de pièces de théâtre, musique, rencontres avec des experts médicaux. «Nous avons réussi à toucher 400 personnes de façon ludique et originale, les encourageant à dépasser la timidité et l’angoisse concernant cette maladie», explique Latefa Ahrrare que l’on a plus souvent associée à des buzz retentissants. «Malheureusement, les gens préfèrent ne retenir que les buzz. Je pense que je suis devenue la cible facile à des traqueurs de mauvaise foi qui font preuve de «génie» pour charcuter des passages d’émission, détourner mes interventions, interpréter mes moindres faits et gestes pour m’attaquer. Pourquoi moi? Je n’en sais rien. Qui sont-ils? Encore moins. Je parle à visage découvert contrairement à eux. Je n’en suis que plus déterminée à préserver et à lutter pour ma liberté de pensée», tranche la comédienne. Et d’ajouter à ce sujet : «J’espère donc que 2014 connaisse une avancée réelle en matière de liberté d’expression et de création, que des lois protègent l’artiste, pour qu’il puisse aller au fond des choses. J’espère aussi que l’on prendra davantage conscience de l’importance de l’éducation artistique de l’enfant pour en faire un adulte ouvert et cultivé, si ce n’est un artiste talentueux».
2014 s’annonce déjà bien pour Latefa Ahrrare puisqu’elle se prépare à travailler sur deux longs métrages pour le cinéma. Des rencontres heureuses au Festival international du film de Marrakech lui ont permis de rejoindre le casting de réalisations marocaine et maroco-suédoise.