La «darija» sort ses griffes

Méprisé par certains alors qu’il est un parler majoritaire au Maroc, l’arabe courant marocain,
la «darija», commence à  percer grà¢ce aux créateurs, journalistes et linguistes qui défendent
sa cause. Une bonne nouvelle pour les milliers de Marocains exclus de l’information parce qu’ils n’ont pas eu la chance de pousser assez loin leurs études.

Le débat n’est pas nouveau, et il est loin d’être épuisé : la darija, selon l’appellation consacrée, peut-elle être le support de la création artistique et littéraire marocaine, ou devrait-elle se confiner dans son rôle d’outil de la communication orale ? Plusieurs artistes, créateurs, écrivains, journalistes et éditeurs n’ont pas attendu que les linguistes tranchent sur la question pour passer à  l’acte. A leurs yeux, la langue maternelle de millions de Marocains est bel est bien une langue de création et l’a démontré depuis belle lurette. Au temps de l’Andalousie musulmane, les qasaid (poèmes), le zajal et les mouwachahat étaient composés dans cette langue. Le malhoun en a tiré un parti heureux. On n’a qu’à  écouter Hamman, du défunt Houssein Toulali, Al Harraz, de Thami Harouchi, ou encore l’emblématique Chamâa (la bougie) chantées, tour à  tour et toujours avec bonheur, aussi bien par le malhoun dans les années 1950, que par les Jil Jilala, au début des années 1970, pour s’en convaincre. Et l’on fredonne jusqu’à  nos jours l’air de «Aw hdi rassek layfouzou bik al kawman ya flan…» de Houssein Slaoui, vieux de plus de soixante ans.

La «darija» excommuniée par les puristes pour être la «langue des rues», associée à  l’analphabétisme
De fait, soutiennent les défenseurs de la darija, l’essentiel du répertoire discographique marocain contemporain n’est pas exprimé seulement en arabe classique, loin de là . C’est la darija qui y prédomine : depuis les chansons de Mohamed Fouiteh, Abdelouhab Doukkali et Ismaà¯l Ahmed, jusqu’à  celles de Naà¯ma Samih et de Latifa Raafat, en passant par Abdelhadi Belkhayat et Mohamed El Hayyani. Le théâtre et le cinéma marocains sont à  l’avenant. Ce dernier attire de plus en plus de public depuis qu’il privilégie l’arabe marocain courant, langue aisément intelligible par la plupart des Marocains.
Selon Dominique Caubet, professeur d’arabe maghrébin à  l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et auteur de Les mots du Bled (éditions l’Harmattan) et de Shouf Shouf Hollanda (éditions Tarik), il est temps de tordre le coup à  certaines idées reçues concernant la langue maternelle des Marocains. La darija n’est pas une langue zankaouiya (de la rue), apanage des gueux, mais le mode d’expression d’une culture: les paroles de la halqa, les contes, les devinettes, et les hajjayat, ne forment-ils pas un patrimoine culturel transmis oralement, parfois par écrit, de génération en génération ?, s’interroge-t-elle. De plus, poursuit-elle, «les Marocains sont tous égaux devant cette langue. Ils en ont une connaissance extrêmement profonde, fine et astucieuse. Ils comprennent tout ce qu’on dit, et ce qu’on ne dit pas (al maâni, les allusions et les métaphores). Un Marocain comprend parfaitement un proverbe en darija, qui perdra toute sa saveur une fois traduit dans une autre langue. Et il y a toutes ces références et ces circonstances sous-entendues avec lesquelles les Marocains ont grandi et qu’ils connaissent d’une façon intime et merveilleuse. La darija peut, en outre, traduire les sentiments, les soucis et les préoccupations profondes des Marocains».

Les Marocains sont tous égaux devant la «darija»
Un autre préjugé dénoncé par Caubet : l’assimilation de la darija à  l’analphabétisme et au sous-développement. Or, c’est une langue qui évolue et s’adapte à  la réalité. Elle répond même à  un besoin puisqu’elle s’est emparée des nouvelles techniques de communication et d’information : Internet et les portables. Des millions de messages et de SMS sont quotidiennement libellés en darija, transcrite en graphie latine, avec quelques arrangements : on remplace des lettres inexistantes en graphie latine par des chiffres. Le 3 pour le aà¯n, le 7 pour le ha, ou encore le 9 pour le qaf. La darija, soutient encore Caubet, lors d’une table ronde organisée le 31 mai à  l’IFC ( sur le même thème), à  l’occasion de la huitième édition du L’boulvard des jeunes musiciens, est «un outil possible de démocratisation, si tant est que tous les Marocains à  travers leur langue maternelle puissent s’informer, s’exprimer, écrire et participer à  la vie sociale et politique de leur pays». Le choix du thème s’explique par l’éclosion, depuis la fin des années 1990, de troupes musicales animées par des jeunes, comme Hoba Hoba Spirit, Barry, Darga, Dayzine, H-Kaine ou Fnaà¯re… Le moyen d’expression de ces troupes ? La darija, justement, très proche des soucis des jeunes, mâtinée d’arabe, de français et de berbère. Ces musiciens s’expriment d’autant plus facilement et librement en cette langue, commente Caubet (qui prépare une étude sur l’éclosion de ces troupes musicales), «qu’il n’y a pas une grammaire normative, comme pour l’arabe classique ou le français, qui puisse limiter son usage. D’ailleurs, de nouveaux mots et des expressions inédites enrichissent quotidiennement la langue dialectale marocaine».

Bladi Bladna, premier prix couronnant une Å“uvre en prose écrite en «darija»
Mais il n’y a pas que les chanteurs et autres artistes qui s’expriment et créent en darija. Celle-ci s’empare aussi du monde du livre, de l’édition, et même de la presse écrite et audiovisuelle. Youssouf Amine Elalamy, plutôt écrivain francisant, s’est lancé dans l’aventure de la darija. Il vient de publier, en février dernier, Tqarqib nab (bavardages) : un livre en petit format d’une centaine de pages, écrit en darija libellée en graphie arabe (voir encadré ci-contre). Pourquoi la darija? «Le Maroc, répond-il, s’est toujours inscrit dans une diversité linguistique, et il serait inadmissible de ne pas étendre le champ de la création littéraire aussi à  la darija, alors que c’est une langue qui a servi comme outil à  plusieurs expressions artistiques». Compte-t-il écrire d’autres livres en darija ? Non, pour lui, l’aventure s’arrête là  et, annonce-t-il, son prochain roman sera écrit en français.

Présenté à  Tanger lors du dernier salon du livre, Tqarqib nab est tombé à  point nommé : Khbar Bladna, la maison d’édition qui l’a publié, a annoncé la création de Bladi Bladna, le premier prix littéraire au Maroc couronnant une Å“uvre en prose en darija. Voilà  une initiative, se réjouissent les «darijaphones», qui hissera la darija au rang de langue de création littéraire à  part entière, au lieu de la confiner exclusivement dans la communication orale. Créée par Elena Prentice, une artiste peintre américaine originaire de Boston qui vit depuis plusieurs années à  Tanger, la maison d’édition Khbar Bladna a été à  l’origine, en 2002, d’un journal hebdomadaire du même nom, en darija. Tiré à  6 000 exemplaires, il est imprimé en graphie arabe et gratuitement distribué dans de nombreux kiosques à  travers le Maroc. Le but recherché par Mme Prentice est d’inciter les gens peu alphabétisés à  lire et à  s’informer dans leur langue maternelle, «une langue qui leur est familière et plus accessible que l’arabe classique». Cet éditeur darijaphone a, en outre, une dizaine de titres dans son catalogue, dont une traduction du texte du Code de la famille et des brochures sur la prévention du sida.

Khbar Bladna et Al Amal, deux périodiques en «darija»
Khbar Bladna n’est pas l’unique support en dialectal sur le marché marocain. En décembre 2005, Latifa Akharbach, directrice de l’Institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC), à  Rabat, lance Al Amal (l’espoir), un magazine régional de 24 pages entièrement rédigé en darija. Un travail de professionnels. La publication de ce support a aussi une histoire. Dans la foulée de l’INDH, Mme Akharbach pense à  un journal de proximité. Elle est allée chercher ses futurs rédacteurs dans les milieux associatifs de Salé. Elle trie seize candidats sur une flopée de prétendants, des diplômés chômeurs, à  qui on inculque à  l’ISIC, en l’espace de quelques semaines, les rudiments des techniques de rédaction, d’histoire du Maroc et de culture générale. Le premier numéro est sorti en décembre 2005 en 2000 exemplaires, rédigé de bout en bout par sahafiyyou al amal (les journalistes de l’espoir) nouvellement formés. L’objectif est triple : créer des emplois, relayer les activités associatives de Salé, et informer des problèmes quotidiens de la «ville des corsaires», en langue dialectale. Le succès est immédiat, à  la mesure du besoin ressenti par une population écartée de la communication. La rédaction du journal est submergée d’appels téléphoniques, et les clubs de lutte contre l’analphabétisme s’arrachent les exemplaires. D’autres villes réclament un journal régional du même genre que celui de Salé. Une chronique sur le magazine Al Amal, publiée par Rachid Nini dans Assabah, en a encore rehaussé l’attrait. Moralité : un journal de proximité dans une langue facilement déchiffrable a sa place dans le champ médiatique marocain. S’il y a une telle demande, c’est que le besoin est là , conclut Mme Akharbache. «En plus, un citoyen informé est un citoyen qui participe. Je ne vois pas pourquoi on voudrait exclure une population qui n’a pas poussé loin ses études. Or, ces citoyens sont nombreux, et ont le droit d’accéder à  l’information». Un journalisme au rabais ? La directrice de l’ISIC balaye ces accusations d’un revers de main.
Un journal populaire et de qualité a toujours sa place dans notre paysage médiatique. La darija n’est qu’un outil et, encore une fois, c’est la véritable langue de communication, celle que tous les Marocains partagent

(*) Institut supérieur de l’information et de la communication.

Trois questions à  …
Ecrire un livre en «darija» est un acte militant

Youssouf Amine Elalamy
Auteur de « Tqarqib nab »
  • Lavie éco : Pourquoi «Tqarqib nab», un livre en «darija», alors que vous êtes plutôt un écrivain francophone ?
    Le fait d’écrire un livre en darija est presque un acte militant. Je ne dis pas aux gens, en écrivant ce livre, de laisser tomber les autres langues d’expression et de se mettre à  écrire en darija. Même pour moi, c’est une expérience ponctuelle et j’arrête là , d’ailleurs mon prochain livre sera en français. Mais, force est de constater que le Maroc s’est toujours inscrit dans une diversité linguistique, et il serait inadmissible de ne pas étendre le champ de la création littéraire aussi à  la «darija», étant donné que c’est une langue qui a servi comme outil à  plusieurs expressions artistiques. Comme toute autre langue, la «darija» a un potentiel aussi bien romantique, que lyrique ou tragique, tout dépend de ce qu’on en fait. C’est la langue maternelle d’une grande majorité de Marocains, y compris les amazighophones. S’il y a une langue qui fédère les Marocains, c’est certainement la «darija».
  • Mais acceptera-t-on la «darija» comme langue de création littéraire ?
    Justement, c’est là  qu’il y a une résistance, compréhensible, et en faveur de la langue classique et littéraire. Pour deux raisons : la première est d’ordre religieux puisque l’arabe classique est la langue du Coran, et que, pour certains, il serait inacceptable de la sacrifier au profit de la «darija». L’autre raison est que l’arabe classique est la langue de tout le monde arabe, et donc supposée être accessible à  des millions d’Arabes. Mais force est de constater qu’il y a très peu d’auteurs marocains qui écrivent dans cette langue et dont les livres soient diffusés à  l’échelle du monde arabe. Au contraire, un auteur de langue française a plus de chances d’être lu par un large lectorat francophone.
  • Pensez-vous que la «darija» puisse investir le champ littéraire ?
    C’est un droit fondamental de l’individu que celui de s’exprimer, et de créer par l’écriture, dans sa langue maternelle, celle qu’on pratique quotidiennement. Mais pas exclusivement par elle. Il est inadmissible aujourd’hui qu’on puisse exclure de la création tout un pan de la population marocaine qui ne peut s’exprimer en arabe classique ( ou dans une autre langue étrangère). Je dirai même que pour une large part de la population marocaine, l’arabe classique est une langue étrangère et ne peut s’acquérir, au même titre que l’anglais ou le français, que sur les bancs de l’école. Pourquoi ne pas ouvrir le champ de la création et donner la chance à  tous ceux qui sont porteurs d’idées, d’imaginaire de pouvoir s’exprimer dans leur langue maternelle ? Il y a, dans la «darija», une poésie et une subtilité inégalables. Autre chose, c’est en «darija», langue proche du peuple, qu’on a la possibilité de tout exprimer, et par les mots les plus crus. On n’a qu’à  voir tous ces groupes de musiciens marocains, comme Awd lil, Kkain, Barry du L’boulevard des jeunes musiciens, ils n’ont pas attendu qu’on leur donne le feu vert. Ils ont investi ce champ avec beaucoup de bonheur, comme d’autres qui les ont précédés, entre autres Jil Jilala et Nass El Ghiwane, Lemchaheb…, qui ont fait vibrer les cÅ“urs, au Maroc et à  l’étranger.