Jeans et hamburger mettent-ils en péril l’identité marocaine ?

Faut-il s’affoler devant ce qu’un universitaire appelle la «cannibalisation de la culture marocaine par l’Occident» ? A y regarder de plus près, les signes de cette prétendue fascination pour l’Occident (costume, habitudes festives, prééminence du français…) sont trompeurs et, avec ses vertus, ses travers et ses tabous, le noyau dur de la culture traditionnelle est loin d’avoir été entamé.

Rarement débat aura été à ce point aigu et, en apparence, aussi ambigu. La revendication du «droit à la différence» est-elle légitime ? L’uniformisation irrésistible de la planète, l’extinction des cultures particulières reflètent-elles une avancée des valeurs universelles, ou faut-il y voir, au contraire, un effet funeste de la modernité et un facteur de déracinement ? Telle est, au fond, la grande question de ce début du deuxième millénaire.

La culture, un ensemble de coutumes, valeurs et traditions propres à une communauté
Une question d’autant plus terrible que deux mouvements historiques radicalement opposés s’amplifient simultanément. D’un côté, assurément, un processus d’uniformisation du monde, marqué par le triomple arrogant de la rationalité marchande, de l’économie de marché, et celui, plus vulnérable, de la démocratie de type occidental. Partout, les anciennes traditions se trouvent bravées par cette occidentalisation, brutale ou diffuse, mais qui est le plus souvent ressentie comme une agression. En réaction à cette logique d’uniformisation, des résistances «différentialistes» se manifestent avec une prodigieuse vigueur : résurgence des ethnies en Europe de l’Est, replis identitaires dans le tiers-monde, montée en puissance de l’islamisme, mais aussi au cœur même des pays développés, dérives communautaires et retour du tribalisme, qui témoignent de ce qu’Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, appelle «la peur du vide», habitant les démocraties.

En ces temps où les tensions s’exacerbent entre les mondes occidental et musulman, deux camps se font face au Maroc : celui des «différentialistes» qui, au nom de la préservation de la pureté de l’identité culturelle, ferraillent contre l’intrusion des valeurs occidentales ; celui des «universalistes», fervents partisans de l’occidentalisation, seule voie d’accès, à leurs yeux, à la modernité salvatrice. Ali Mezgoud, universitaire, fulmine contre ce qu’il appelle «la cannibalisation de la culture marocaine par l’Occident» : «Sommes-nous encore Marocains ? Je ne le pense pas. Nous méprisons nos racines, nos traditions et nos coutumes… Nous raffolons de tout ce qui est occidental. Et, fort de cette fascination démesurée, l’Occident s’empresse de transplanter chez nous son mode de vie, ses rites, ses valeurs. A ce train, notre culture sera bientôt engloutie». L’Occident est-il réellement en train de phagocyter la culture marocaine ? Avant de tenter de répondre à cette question, il ne serait pas inutile de préciser la définition de la culture. Selon les ethnologues, celle-ci désigne l’ensemble de coutumes, de valeurs et de traditions propres à une communauté. En tant que telle, la culture est l’identité ou l’âme d’un peuple.

Mais si un peuple ne peut se poser qu’en se distinguant, une culture qui se ferme sur elle-même, refuse de communiquer avec les autres cultures, est guettée par la mort. En s’ouvrant indéfiniment sur l’altérité, elle risque de connaître le même sort. «Chaque culture se développe grâce à ses échanges avec d’autres cultures. Mais il faut que chacune y mette une certaine résistance, sinon, très vite, elle n’aurait plus rien qui lui appartienne en propre à échanger. L’absence et l’excès de communication ont l’un et l’autre leur danger», prévient l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, à la page 207 de son essai De près et de loin.
Pour des raisons géographiques, géopolitiques autant qu’historiques, la culture marocaine est en contact constant avec la civilisation occidentale. En résulte une longue histoire semée d’affrontements, mais aussi d’interactions qui, aux dires des «différentialistes», mettent en péril la culture marocaine. Qu’en est-il au juste ?

Le français est davantage perçu comme outil d’échange que comme véhicule de valeurs
Aucune culture ne peut se passer d’un idiome qui l’exprime, par lequel elle s’exprime. Celui qui scrute notre paysage linguistique ne manque pas d’être médusé par la gabegie qui y règne. D’un côté, des langues maternelles (arabe courant et amazigh), abusivement cataloguées comme dialectes, qui, en dépit du bon sens, ne sont pas enseignées à l’école. De l’autre, l’arabe dit classique, hissé au rang de langue officielle, mais cantonné dans l’enseignement et l’administration. Auquel s’ajoutent une première langue étrangère, le français, puis une seconde, l’anglais, l’espagnol ou l’allemand. Qu’il y ait plusieurs langues en concurrence n’a rien de stigmatisant, et c’est plutôt bénéfique, mais qu’une langue étrangère, en l’occurrence le français, soit prévalente, témoigne de notre aliénation linguistique. Sollicitée dans l’enseignement, dans l’entreprise, dans les conversations mondaines, dans le bavardage incertain des noceurs et même dans les échanges de politesse, la langue française occupe une place «hégémonique», selon la formule d’Ahmed Al Moutamassik, enseignant à l’ENS de Casablanca. «La langue française est liée, dans l’inconscient collectif marocain, à un statut social privilégié, au progrès, à la modernité et à l’ouverture. Aux yeux des Marocains, un individu qui en maîtrise le code est forcément quelqu’un d’accompli socialement, de moderne et d’ouvert», explique-t-il.

Mais si l’on peut déplorer que la prééminence, de plus en plus accrue, du français se fasse aux dépens de la langue officielle, dont le champ, du coup, se réduit inexorablement, on se console au constat que cet idiome est souvent perçu comme un vecteur d’échange et non comme un véhicule de valeurs. Aussi son usage n’affecte pas, ou si peu, notre identité culturelle.

Le chauffeur de taxi qui nous conduit à notre lieu de travail manque d’avaler son volant au passage d’une jeunette portant robe transparente. «Vous avez vu cette nana ?, s’écrie-t-il choqué. Elle montre tout. On voit ses seins, ses jambes, son slip noir. Il n’y a plus de pudeur. Un jour, elles vont sortir dans la rue toutes nues». Sans doute regrette-t-il l’époque, pas si lointaine, où les femmes s’enveloppaient intégralement dans des haïks ou se protégeaient des regards concupiscents en adoptant djellabas et voiles. Ce temps-là semble révolu. Le costume traditionnel, du moins dans le milieu urbain, est rarement de mise. Robes, tailleurs, jeans, costards, chemise, tee-shirts se sont substitués aux haïks, djellabas, burnous et toute la panoplie de vêtements ancestraux si bien décrits par Jean Besancenot dans Costumes du Maroc. Même le voile dit «sunnite» se conjugue avec le pantalon, parfois moulant, les baskets complètent la gandoura, la djellaba rime avec chaussures à talons hauts. Quand on sait que le mot «costume», qui a la même racine que «coutume», évoque la particularité d’un pays, on serait enclin à interpréter cette prédilection pour le vêtement européen comme un renoncement à un pan de notre culture. Ce serait aller très vite en besogne. En fait, seul son caractère fonctionnel est retenu et l’impose. Du reste, le costume traditionnel n’est pas remisé au magasin des vieux accessoires. Il ressort des malles à l’occasion des cérémonies et des fêtes. Ce qui en rehausse la valeur symbolique.

Occidentalisé le Marocain ? En tout cas, son rapport au temps, par exemple, n’a pas changé…
Un des «déficits d’identité» pointés rageusement par les «différentialistes» concerne la tendance des Marocains à adopter les pratiques festives occidentales. Ainsi, le réveillon du Nouvel An. Parce qu’il est, à proprement parler, le repas de fête que l’on fait la nuit de la nouvelle année chrétienne, d’aucuns promettent l’enfer à ceux qui l’honorent. Honni soit qui mal y pense. Les réveillonneurs marocains délestent ce rituel de sa charge symbolique et n’en retiennent que l’aspect festif. «Quand les Marocains fêtent l’avènement de la nouvelle année, ils ne confèrent à leur acte aucune dimension spirituelle. Ils ne font, par là, qu’assouvir leur goût immodéré de la fête. Ni plus ni moins», affirme Mohamed Ayadi, chercheur en sciences sociales. De fait, nous sommes des fêtards incurables qui mettons à profit chaque circonstance, si anodine soit-elle, pour faire bombance. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Au vrai, l’occidentalisation de la société marocaine, tant décriée, tant redoutée, n’est que de façade. Elle ne saurait gangréner notre culture. Le noyau dur de celle-ci demeure intact. Avec ses vertus, ses travers et ses tabous. Notre relation au temps est toujours aussi désinvolte; nous ne marchons jamais en ligne droite ; nous lambinons quand il faut se presser ; nous nous empressons sans but, et si nos filles se dénudent, elles ne vont pas jusqu’à sacrifier leur virginité. Nier notre fascination pour l’Occident serait inepte ; mais on peut se demander si, cédant à une illusion égocentrique, nous ne sommes pas portés à lui attribuer une importance démesurée. Qu’il plaise à une catégorie de Marocains de «causer français», ne représente aucune menace pour la survie des langues nationales, pourvu qu’elles dressent tête haute. Seul un illuminé peut croire que le steak-frites, le Coca-Cola ou le Big Mac mettent en péril la culture marocaine. Et on ne se donnera pas le ridicule de regretter la préférence pour les produits occidentaux, dont la qualité tranche sur celle des locaux qui tombent vite en morceaux. Au fond, l’affrontement entre «différentialistes» et «universalistes», c’est beaucoup de bruit pour rien.