Il était une fois les frères Mègri

Commencée en 1964, avec le 45 tours «Ouaddaà¢tou», l’aventure musicale des frères Mègri prit fin en 1978. Reste le souvenir d’un quatuor qui a fait souffler une bouffée d’air frais sur une chanson marocaine sirupeuse et répétitive, faisant sa règle du métissage et de l’universalité des thèmes. Retour sur le parcours bref et étincelant des Mègri, en compagnie de Younes Mègri himself.

Au buffet de la gare de l’Agdal, à Rabat, où nous conversons à bâtons rompus, Younes Mègri ne peut siroter paisiblement son petit noir. Beaucoup de consommateurs se relaient pour venir le saluer, lui donner une tape affectueuse ou s’enquérir de ses projets. A force d’écumer le petit et le grand écran, le benjamin de la famille Mègri ne passe plus inaperçu. Mais combien de ses admirateurs savent-ils que, du haut de son demi-siècle, cet artiste à la dégaine insolemment juvénile faisait partie d’une fratrie qui a cassé la baraque pendant deux décennies ? Fort peu, assurément. Et pour cause, les frères Mègri ont tiré leur révérence il y a trente ans.

Les Mègri ont été nourris au lait de la musique gharnatie et du «madih»
Mahmoud, Hassan, Jalila et Younes ne sont pas venus à la musique, ils sont nés dedans. Le père, instrumentiste estimé, était un fondu du tarab al-gharnati, la mère, une femme pieuse à la voix séraphique, était une fervente adepte du chant religieux. C’est ainsi que vocalises et doux sons ont bercé l’enfance des frangins qui, très vite, attrapèrent le virus de la musique. «Comme nos parents nous interdisaient de sortir dans la rue, nous nous enfermions chez nous pour écouter de la musique. Nous avions, bien sûr, une prédilection pour le gharnati, mais aussi une curiosité certaine pour Ismahane, Mohamed Abdelwahab, Abdelhalim Hafez première manière et Fairouz. Oum Kaltoum, en revanche, nous barbait par les longueurs de ses chansons. Parmi nos préférés figuraient également les Pink Floyd, les Beatles et les grands maîtres du jazz». Un éclectisme dont le groupe allait, plus tard, faire bon usage.
Groupe ? Younes ne trouve pas le terme approprié. «Nous ne formions qu’épisodiquement un groupe au vrai sens du mot. Mahmoud et Hassan constituaient un duo indéfectible.Tandis que Jalila et moi chantions souvent en solo. Ce n’est que de temps à autre que nous rejoignions nos aînés». Soit. Il n’en demeure pas moins que les quatre mettaient la main à la pâte. Younes a fait plusieurs arrangements pour la paire Mahmoud-Hassan ; Mahmoud composait pour Jalila, Hassan était, avec le poète Mohamed Ziati Idriss, le parolier de Younes. Une affaire de famille en quelque sorte, et les frères Mègri avaient le sens de la famille. Comme celui de l’égalité. «Nous nous arrangions toujours, lorsque nous nous produisions en groupe, pour que l’un d’entre nous tienne la vedette. Quand c’était le tour du duo Mahmoud-Hassan, je l’accompagnais à la guitare pendant que Jalila se transformait en choriste.Rôle qu’elle assumait aussi lorsque c’était moi qui chantait, Hassan se mettait à la guitare et Mahmoud complétait le chœur. Et ainsi de suite».
Nous sommes à l’aube des sixties. La chanson de papa navigue toujours à pleines voiles, particulièrement auprès des adultes. Les plus jeunes, eux, ont pris parti pour le «yéyé» de Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Eddy Mitchell, Richard Anthony ou Françoise Hardy. Ils se précipitent sur les magazines Salut les copains et Mademoiselle âge tendre, s’achètent des blousons de cuir, des boots noires, des «pattes d’éléphant» et roulent en scooter.
Ceux d’entre eux que les trois frustes accords du rock  révulsent, se tournent vers Bob Dylan (Freewheelin’), les Beatles (Rubber Soul, Revolver) ou les Rolling Stones (Goin’ home). C’est à ce moment-là que la famille Mègri, qui vivait à Oujda, foule le sol de ce Rabat très à la page, comme on disait dans le temps. Les deux aînés ne quittent pas des yeux le précieux magnétophone à quatre pistes offert par leur père. Une denrée rare à l’époque, dont ils vont tirer bénéfice.

Les secrets de l’engagement du public pour les Mègri
En guise de studio d’enregistrement, le garage. Pour Mahmoud et Hassan, il est devenu pratiquement un lieu de vie. Ils y élaborent, y répètent et y enregistrent leurs chansons. Un fameux trompettiste, Blal, et des bandes tels les  Golden Hands y ont leurs habitudes. C’est chaque jour fête de la musique dans le garage des Mègri. Ce qui les console un peu de leurs déboires avec la RTM, dont les portes leur sont cruellement claquées au nez.
Il faut dire que la majorité des musiciens installés se sont ligués contre eux. Et, à leur tête, Ahmed Al Bidaoui, qui fait la pluie et le beau temps à la maison de la rue Brihi. «Ces gens-là avaient une conception restrictive de la musique, dénonce Younes. Pour eux, tout ce qui ne repose pas sur le luth et la percussion ne vaut pas un clou. Ils sont même allés jusqu’à prétendre que le genre de musique que Mahmoud et Hassan proposaient à la jeunesse était sacrilège». Mais c’était compter sans l’obstination des frères Mègri. Comme si de rien n’était, ils poursuivaient leurs recherches, fignolaient leurs œuvres, et, se sentant enfin prêts, prirent le risque de paraître en public.
Avec Kachbal ou Zeroual et Karzaz ou Mahrach, le public était familier des duettistes. Et c’est justement ce qui le déconcerta d’emblée à la vue du duo formé par Mahmoud et Hassan Mègri. Les premiers se présentaient en djellabas, surfaient sur le mode rural et jouaient de lothar et du bendir, le second arborait liquette et falzar, brandissait une guitare et troussait  des chansons mi-orientales mi-occidentales.
De surcroît, il était poli et policé, propre sur lui-même, ne faisant qu’une seule concession à la mode : son coiffeur n’était pas riche. La surprise passée, le public se laissa emporter par ce mélange d’eaux vives et d’eaux profondes, cette manière incomparable d’effleurer les mots et les sentiments sans jamais appuyer, cette façon étonnamment simple et captivante de nous entraîner sur le chemin de la nostalgie. Le duo Mègri réussit son examen d’entrée en musique. La RTM ne pouvait plus le refouler, il y accéda par la grande porte.
 En 1964, Mahmoud et Hassan tissèrent un 45 tours paru sous le titre Ouaddaâtou. La complainte plut. Les Mègri étaient définitivement lancés. L’année suivante, Jalila se mêla à ses deux frères, apportant ainsi un supplément de grâce. En 1970, Younes suivit son exemple, ajoutant le charme à la grâce et au talent. La fratrie était au complet. Elle enchaîna créations et tournées. Avec un succès éclatant, lié, d’une part, au caractère novateur de la musique des Mègri, traduit par le métissage de l’arabo-andalou et des rythmes proprement occidentaux, enlevant ainsi la patine du tarab al andaloussi pour lui donner une modernité vibrante.
L’autre secret de l’engagement du public pour les Mègri réside dans le choix de leurs thèmes. Ni inclassables, ni francs-tireurs, encore moins anars, ils ont opté pour des sujets universels: l’exaltation de la beauté féminine (Hiya Samra, Houria), les affres de la séparation (Ouaddaâtou), le désarroi de l’absence (Lili touil), les outrages du temps (Ya mraya), le sentiment filial (Yemma)…
Bien qu’il n’y ait rien à jeter dans le répertoire des Mègri, la chanson qui se détache du lot demeure incontestablement Lili touil, parce qu’elle est leur mélodie la plus achevée. C’est la raison pour laquelle elle connut un destin comparable à celui de My Way, de Frank Sinatra. Comme cette dernière, elle fut plusieurs fois reprise, réarrangée, réinterprétée, mais à l’insu de son principal auteur, Younes Mègri. Entre autres mésaventures de ce tube, son appropriation par le groupe Boney-M. Un soir que l’animateur M’hamed Bhiri passait «leur» chanson disco, Children of Paradise, un auditeur lui téléphona pour lui signaler qu’elle était la copie conforme de Lili touil. Bhiri en fit part à Younes Mègri qui, aussitôt, mit au parfum son producteur français Allo musique.

Victimes, déjà, du piratage qui découragea les maisons de disques étrangères
Dix ans après le déclenchement de la procédure, Younes Mègri obtint gain de cause. Mais il n’était pas au bout de ses surprises. Quelques années plus tard, il apprit, de la bouche du cinéaste Ahmed Boulane, que Lili touil figurait au générique d’un film sous le nom de Cheb Mami. Alors il intenta un procès au raïman. Mais, par charité, il retira sa plainte, en raison des malheurs du chanteur usurpateur.
Les meilleures choses ont une fin, celle des Mègri fut brusque et imprévue. Leur résolution de se dérober aux feux de la rampe se justifiait, en premier, par le refus des maisons de disques étrangères de continuer à produire des Marocains. Elles trouvaient absurde d’investir 40 à 50 «bâtons» dans un produit que l’on retrouverait ensuite dûment piraté et proposé à 5 DH. Le second motif était l’état lamentable de la chanson marocaine, dû au fait qu’elle se coulait dans le moule émirati.
Œuvrettes, musiquettes et chansonnettes d’un goût douteux s’étaient mises à engluer les scènes, les ondes et la petite lucarne. «Poursuivre notre chemin serait revenu à cautionner la médiocrité ambiante. Aujourd’hui, la chanson marocaine ne se porte guère mieux, son mal empire, je dirais même qu’elle est morte. La preuve par les vrais mélomanes qui se tournent vers les chansons des années 60 et 70», assène Younes Mègri. On ne saurait que souscrire à ses propos pessimistes.