« Ha! » : Bouchra et ses drôles de dames

Vient de s’achever la tournée nationale du spectacle «Ha!» de la chorégraphe franco-marocaine Bouchra Ouizguen. Ce ballet de « laà¢bates » est bien autre chose qu’un divertissement folklorique.

Elles ont fait le tour des Instituts français au Maroc. Le 20 novembre à Marrakech, le 23 novembre à Agadir, les 27 et 28 novembre à Casablanca, le 30 novembre à Rabat et enfin le 4 décembre à Tétouan. Elles, ce sont des ballerines hors normes, des danseuses contemporaines naïves entraînées par la maestria calme et sûre de la chorégraphe Bouchra Ouizguen. Dans son spectacle Ha!, Bouchra Ouizguen extrait à la scène folklorique ses camarades «laâbates», antérieurement complices dans le spectacle Madame Plazza. Et ce n’est que du bonheur pour elle : «Je ne me sens bien qu’avec mes copines», dit-elle essoufflée mais ravie à la fin du show.
Le spectacle Ha! a fait son chemin en Europe. Diverses tribunes en parlaient déjà comme d’une création libératrice, émancipatoire et novatrice.

Cependant, la rencontre avec le public marocain ne pouvait être que spéciale. D’abord en raison de l’héritage folklorique et culturel qu’évoque l’art de l’aïta qui trouve instantanément écho chez le spectateur, mais également en raison de l’ancrage profond de la superstition et de la croyance en le pouvoir des saints dans la culture marocaine.

Une folie gestuellement transmissible

Car Ha! est un appel. Une interpellation. Une conjuration de la raison supérieure pour se libérer de la démence ordinaire. Pour ce faire, on y va par tous les chemins : transes, interjections, cris, claquettes des pieds et des mains, rires, démence. La folie est une revendication légitime de l’artiste qui a sondé les délires humains pour en extirper l’essence de l’âme, la part animale de tout homme, fabriqué en terre, en désir et en peur ancestrale. Plus de deux années ont été nécessaires à Bouchra et à sa compagnie pour observer l’errance du corps et de l’esprit dans les sanctuaires de Bouya Omar ou autres saints.  

Sur scène : quatre femmes, des têtes qui vibrent, des corps qui se balancent et des prières sourdes qui deviennent peu à peu assourdissantes, à mesure que leurs foulards blancs invitent les lumières à la salle sombre. Incantations, râles, douleurs et plaisirs entremêlés dans des accès de transe ou de rémission. Et dans ce qu’il y a d’intelligible, on peut déceler quelques vives apostrophes : «Je sors quand je veux, je rentre quand je veux. Occupe-toi de ce qui te regarde !».

Entre eux, les corps se touchent, se soutiennent, communiquent intimement. Ils se suivent docilement dans l’immobilité comme dans l’insoumission et s’imitent dans une sorte de délire en série qui commence chez l’un et se propage chez les autres. Et lorsque un refrain surgit pour supplier un saint, pour héler un être supérieur ou exprimer un état d’âme, il ne s’agit pas d’un simple emploi d’éléments folkloriques dans un spectacle de danse contemporaine, mais d’une forme de vie à part entière.

Une beauté  

Ce qui étonne en premier dans le spectacle Ha!, c’est l’absence d’artifice. Un supplément de sincérité est offert dans cet apparat dépouillé de couleurs, de caftans, d’or et de maquillage. Et pourtant, plus que jamais, ces danseuses sont femmes. Ha! donne la femme en spectacle. Bouchra Ouizguen plonge les corps de ses danseuses dans un chaos qui les détache de leurs propres identités pour les assujettir au démon des femmes, celui qui les libère d’une condition, d’un conformisme et d’un compromis social. Qui d’autres que les dames de Bouchra auraient pu se dépouiller de beauté pour embrasser la liberté ? Qui d’autres auraient pu se libérer du regard de l’autre pour lui en mettre plein la vue ? Loin de tous les standards, elles sont femmes jusqu’à dans leur rides, leurs pensées, leurs aboiements, leur érotisme et leur aïta. Elles ne vous craignent pas et vous regardent en face. Leur transe est ce qu’elles ont de plus sacré. Leur folie est salutaire et elles se savent capables de vous la transmettre.

Dans ce spectacle, à la limite de la thérapie, Bouchra Ouizguen a fait bouger le corps sur le rythme de sa musique interne, de ses propres notes asynchrones, suivant une rythmique illogique et une folie en choeur. Une ode philosophique à l’esprit que ce retranchement de l’être dans ce qu’il a de plus bestial et de plus humain.