Gillo, l’expulsé qui fait le tour du monde

Le poète et dramaturge Taha Adnan n’en finit pas de s’étonner des frasques d’Al Jilali, personnage de sa première pièce «Bye Bye Gillo». Aux dernières nouvelles, une tournée européenne de la représentation du théà¢tre palestinien Al Harah a démarré en France et une traduction de la pièce vers le français vient de paraître en Tunisie.

Hier Nino, aujourd’hui Gillo… L’immigration clandestine, la vie frôlant l’illégalité semblent séduire Taha Adnan…

J’ai rencontré Nino, en chair et en rêves, dès mon arrivée à Bruxelles en 1996. C’est un Algérien qui vivait au rythme des saâliks. Il volait pour donner… Il était d’une générosité folle et extraordinaire. C’est un Robin des bois des temps modernes. Je l’ai hébergé pendant six mois et il me l’a bien rendu, je l’avoue. J’ai attendu dix ans, après son expulsion à la fin 1997, avant de lui dédier un poème et transformer un personnage réel en un personnage poétique, presque légendaire. Gillo, par contre, est un personnage imaginaire… Mais qui a beaucoup de semblables dans la réalité de l’immigration. Nino comme Gillo sont deux antihéros. Ils sont devenus des héros malgré eux. Ils ont pris des risques importants pour atteindre la Terre promise. Une fois arrivés, exister simplement devient un risque en soi. Personnellement, j’ai essayé de les faire sortir de leur statut problématique de sans-papiers, pour leur donner une voix. Ainsi, on leur rend leur individualité et donc leur humanité. J’ai voulu qu’on apprécie la fierté, la folie, le courage et la joyeuse énergie dont ils font preuve.  

La pièce a été interdite à Jérusalem. Qu’y a-t-il de dérangeant dans votre pièce?  

Afin de ne pas se voir obligé de décliner son prénom Al Jilali, un prénom arabe aussi explicite qu’un scandale, le personnage de la pièce a choisi le prénom de Gillo… Et il était content, par la suite, de découvrir une colonie attenante à la ville palestinienne de Beit Jala, près de Jérusalem, qui s’appelle Gillo. Cela lui permet de donner un caractère mélodramatique à son nom en cas de besoin. À l’époque, on ne pensait pas que ce texte allait être sélectionné par le projet de dramaturgie arabe contemporaine et monté par le théâtre palestinien Al Harah. D’où la confusion du titre. Le public palestinien était convaincu que Bye-bye Gillo voulait dire Bye-bye la colonie! Mais au-delà de cette «confusion», l’occupation israélienne cherche toujours à nier l’arabité de Jérusalem. Elle censure systématiquement toute célébration de la culture arabe et fait tout pour étouffer la ville sainte culturellement et la couper de son contexte naturellement arabe et palestinien. Du coup, toute activité culturelle arabe dérange l’occupant qui œuvre pour la judaïsation de la ville.   

Gillo le Palestinien, il est comment selon vous?

Il est multiple ! La dramaturgie palestinienne m’a beaucoup étonné au départ quand j’ai découvert le personnage de Gillo joué par trois comédiens. Mais j’ai compris leur choix artistique. Contrairement à mon Gillo à moi, les Palestiniens ont vécu une expulsion collective de leurs villes et villages. Ils ont été brutalement arrachés de leur terre pour finir exilés malgré eux et se voient refuser tout droit au retour. Donc, je comprends que leur identification au personnage soit collective.   

La traduction en langue française était-elle indispensable pour vous?   

Aucune traduction n’est absolument indispensable, mais elle est certainement nécessaire pour élargir la réception de la pièce au-delà des frontières linguistiques. Et je crois que ce texte a beaucoup de chance à ce niveau-là. Il a été d’abord traduit en anglais et publié dans une anthologie (Ten Arabic plays) parmi les dix textes finalistes au Prix international du monodrame de Fujaïrah en janvier 2012. Ensuite, il a été sélectionné par le Forum des dramaturgies contemporaines du Centre hellénique de l’Institut international du théâtre, traduit, partiellement, et mis en espace en grec lors des troisièmes rencontres de théâtre contemporain à Athènes en mai 2012. Une édition italienne est prévue, pour cette semaine, dans le cadre d’une anthologie (Nuovo Teatro Arabo), préfacée par Rodolfo di Giammarco du journal La Repubblica. Une autre version néerlandaise est en train d’être fignolée par l’écrivaine Naima Albdiouni. Puis, en 2014, la pièce va être coproduite par Moussem et le théâtre flamand Arsenal sous la direction du dramaturge belge Michael de Cock. Mais la toute récente édition bilingue arabe-français, aux Éditions Elyzad à Tunis, compte énormément pour moi. Au moins, j’ai pu m’assurer de la qualité de la traduction française remarquablement réalisée par Mohamed Hmoudane.    

La collaboration avec un autre poète (Mohamed Hmoudane) était-ce par pure coïncidence?  

Pas du tout… C’était un choix délibéré. J’ai directement pensé à Mohamed Hmoudane pour la traduction de ce texte. Non pas parce que c’est un ami ou parce qu’il est poète, mais plutôt parce qu’il connaît bien le registre. Du coup, il est conscient du contexte social et culturel du personnage et capable de saisir ses sentiments et émotions.
En plus, il écrit lui-même avec fierté et véracité, sans jamais tomber dans le misérabilisme. Et je n’en voulais justement pas pour Gillo.
 
Le poète devenu dramaturge et bientôt romancier… Pourquoi ce revirement?  

Je n’ai pas cherché spécialement à faire de revirement en abordant différents genres littéraires : poésie, théâtre ou roman. Tout cela s’impose naturellement au cours de la création. Je m’essayais paresseusement à l’écriture romanesque. Je m’amusais à saisir des détails que la poésie ne me permettait pas de capter et à créer des personnages. Parmi eux, il y avait un certain Gillo. Il était très bavard et il partait souvent dans des délires et monologues dignes d’un autre genre : le théâtre. Alors, j’ai eu l’idée de lui consacrer un texte de théâtre monodrame, afin qu’il ait tout le temps pour passer aux aveux. En tout cas, je me suis réjoui de ce «revirement», même si je devais rester vigilant au monologue pour permettre aux acteurs qui interprètent le personnage de donner vie à des situations concrètes.    

A quand une représentation au Maroc?  

Je ne sais pas ! Le théâtre Al Harah n’a pas reçu d’invitation pour une représentation au Maroc. Par contre, il y aura bientôt des représentations marocaines de Bye Bye Gillo, l’une à Marrakech avec le jeune acteur Jamal Kennou sous la direction de Brahim Hanai, l’autre à Paris avec Abdeljabar Khoumrane et Zakariae Heddouchi, en attendant une création de Latefa Ahrrare dans le cadre de Cont’N’art… Donc la pièce sera certainement jouée et rejouée au Maroc.   

«Tous les héros de l’Histoire sont en réalité de grands voleurs. Seulement, ils volent sous la bannière d’un idéal». Est-ce une façon de rejeter l’idéalisation de l’Homme?  

Gillo se défend, en tant que petit voleur, sans devoir se justifier. Il rajoute d’ailleurs: «Moi, je ne défends aucune idée. Je vole sans illusions. Je vole parce que j’en éprouve le besoin». Il a tout simplement compris qu’il ne peut compter que sur lui-même. Il est son propre héros, et ce, malgré lui. Et il est vrai que nous sommes tous fascinés par les héros. Exactement comme des enfants. N’importe qui, par un événement particulier, devient vite le super-héros à idéaliser par la masse et surtout à ne jamais critiquer. C’est une idéalisation maladive de l’Homme en effet que je rejette pleinement. Le clin d’œil à Facebook et ses farces reviennent dans vos écrits, avec une note d’amusement… ou bien est-ce de l’exaspération ? Écrire c’est devenir l’historien du présent. Je ne peux donc qu’exploiter la matière première du quotidien pour témoigner de la réalité. Facebook fait partie aujourd’hui de notre quotidien et de notre réalité. C’est un outil de communication comme tous les autres réseaux sociaux. Tout dépend de ce qu’on en fait.
Il est vrai qu’il y a des gens qui passent plus de temps sur Facebook qu’avec leurs propres enfants. Sur Facebook, le paraître est plus important que l’être. Donc on est tous amenés à jouer des rôles sur Facebook. À faire du spectacle. Et ça m’amuse d’observer tout cela !   

Gillo a des problèmes avec la femme ?

Ionesco affirmait : «Sans conflit, il n’y a pas de théâtre». À travers ce monologue, Gillo fait éclater tous ses conflits internes (avec lui-même, avec son propre nom, avec son existence illégale, etc.) comme externes : conflits familiaux (avec sa maman qui s’est débarrassée de lui, tel un fardeau après le décès de son père ; ou encore avec son oncle et sa femme qui l’ont exploité à Bruxelles, etc.) et conflit amoureux avec Lisbeth qui l’a injustement largué. Donc, Gillo a sûrement des problèmes avec des femmes… mais pas avec la femme. Ça, je ne le lui permettrai jamais.
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