Frénésie à  Rissani au rythme du tambour et de la kora

Rissani a abrité, du 26 au 29 mai, la deuxième édition du Festival des musiques du désert.
Entre spectacles programmés et improvisations bouillonnantes, les inconditionnels ont dû courir comme des dératés pour ne rien perdre des prestations offertes ici et là. Récit.

Dans l’autocar qui ramène les artistes africains à Rabat, dimanche 28 mai, règne une liesse indescriptible. Les 600 kilomètres, sinueux et escarpés par endroits, qui séparent Arfoud de la capitale, sont effectués à un train de sénateur. On s’était donné le mot : ne pas forcer l’allure afin de prolonger le plaisir procuré par les quatre journées captivantes offertes par le Festival des musiques du désert. Chaque abord d’un site enchanteur est prétexte à une escale musicale. Chants et danses s’enchaînent à la grande joie des campeurs et des pique-niqueurs. De retour dans le véhicule, les musiciens, insatiables, ne rengainent pas leurs instruments. Les membres de Etran Finatawa, du Niger, accompagnent de leurs claquements de mains leur cassette diffusée en boucle. Plus loin, Abdellay, du Ballet d’Afrique, fait parler sa kora. Le Malien Adana entonne un de ses chants langoureux. La Sénégalaise Aïsha danse avec ardeur. Mint Ely Warakan, la Mauritanienne, visiblement éprouvée par une enfilade de nuits blanches, lance une complainte puis se rendort.

Le récital de «biram» a envoûté le public
Pendant ce temps, Omar Cho, du groupe malien Yalomba, répète maladroitement les quelques rudiments d’arabe que s’évertuent à lui inculquer trois charmantes hôtesses, non dépourvues de talent pédagogique. Manifestement satisfait d’avoir retenu la formule affective «ka nabghik», il l’adresse à toutes les personnes présentes, la main sur le cœur, et dans son élan amoureux, assure le Maroc et le Festival des musiques du désert de son attachement indéfectible. A l’évocation du festival, le solide Nigérien Mamoune Barkar, s’arrache à sa méditation pour trousser un hommage vibrant à cette manifestation : «Je n’ai jamais été aussi heureux que pendant cette semaine passée au Maroc. Et je crois que j’en conserverai un souvenir impérissable. Il faut saluer bien bas le Festival des musiques du désert pour avoir mis en lumière ces musiques généralement minorées parce que méconnues. Pour ma part, je ne peux que le louer encore et encore, car il m’a permis de découvrir des musiciens dont je me sens proche malgré l’éloignement et de confronter ma musique avec la leur. Ce qui l’enrichira dans l’avenir».
Petit de taille, fluet et jovial, Mamoune Barkar aura été le coup de cœur de la deuxième édition du Festival des musiques du désert. Sa prestation, au soir du vendredi 27, sobre, généreuse, lumineuse, est ponctuée, à chacune de ses phases, par un tonnerre d’applaudissements. Le public s’extasie devant sa virtuosité instrumentale, se laisse transporter par ses chants, et recueille religieusement ses prologues explicatifs. Personnage protéiforme, il est tout uniment instrumentiste ingénieux, chanteur merveilleux et conteur passionnant. Et c’est d’une voix douce et émue qu’il révèle sa rencontre avec le biram, cet instrument rare qui va infléchir le cours de son destin. Le biram est «une sorte de lyre, proche du “hajhouj” marocain, mais avec plus de possibilités mélodiques», selon l’expression de Jamal Ed-Dine Dkhissi, directeur du théâtre Mohammed V. Cet instrument, dont jouaient naguère les pêcheurs nomades du lac Tchad, au Niger, évoque une pirogue. L’instrument, malgré son caractère sacré, est tombé dans l’oubli. Un seul vieux maître, à Nguigmi, s’attache à le faire vivre.
Mamoune Barkar, instruit de la menace qui pèse sur le biram, se déplace jusqu’à Nguigmi, implore le maître de lui apprendre les secrets de l’instrument. Ce dernier y consent, à condition que l’apprenti, au préalable, se soumette à des cérémonies purificatrices et observe des rites initiatiques. Après des années, Mamoune Barkar est enfin adoubé.

Un grand nombre de spectacles parallèles au programme officiel
Disposant d’un instrument unique au monde, il en prend un soin extrême, jamais ne le quitte de l’œil, fait corps avec lui. Il faut le voir le caressant du regard pour prendre la mesure du grand amour qu’il lui porte. Et c’est sur les sons du biram, évocateurs du bruit des vagues et du pépiement des oiseaux, que le musicien nous embarque dans des chants qui exaltent la nature, la faune, le désert, la vaillance des ancêtres. Le mot «envoûtant» serait un euphémisme.
Pour le curieux qui ne trouve pas son compte uniquement dans la programmation officielle, la deuxième édition du Festival des musiques du désert représente un véritable marathon. Afin de suivre les spectacles impromptus, il doit avoir l’ouïe fine et compter sur la puissance de son véhicule. Doté d’une carte, il lui faut rouler d’un événement à l’autre, arriver haletant aux endroits où se déploient les improvisations. Puis, dans ce chaos bouillonnant à l’organisation parfois novice, il trouvera sûrement un havre de calme ou un tourbillon de sons et de rythmes, en bref il jouira des mille et une façons de célébrer le désert, dans la concentration d’un instrument résonnant dans l’intimité ou dans l’éblouissement d’un chant à la saveur mélancolique.
L’abondance de spectacles qui se tiennent, souvent imprévisiblement, en parallèle, donne à l’événement son caractère insaisissable. Les marathoniens les plus fervents doivent renoncer à en suivre l’intégralité. Tant les lieux foisonnent. A la source bleue de Meski, sur la grande place d’Arfoud, à l’auberge Tombouctou à Merzouga, sur les bords des piscines des hôtels Palm’s, Salam et Xalluca, ou dans les chambres des musiciens.

Le festival pourrait s’ouvrir aux musiques des déserts de glace et de sel
Avec son architecture imposante et ses murs gorgés d’histoire, Ksar El Fida, à cinq kilomètres de Rissani, est une étape-clé du parcours. Elle offre un bon échantillon des points forts du Festival des musiques du désert : la démonstration du lien qui unit ces musiques en dépit de leur diversité apparente, la sensibilisation à ce genre souvent ignoré et sa mise en valeur grâce à une scénographie soignée. Danses de arda du Najd (Arabie Saoudite), de Ghardaya (Algérie), des Bororo (Niger), du sabre et aqlal (Zagora/Maroc), de la guedra (Laâyoune/Maroc) ; chants de El Meskaoui (Meski/Maroc), de Mamoune Barkar (Niger), du Ballet d’Afrique (Sénégal), de Mint Ely Warakane (Mauritanie), de Alla (Algérie), d’Etran Finatawa (Niger), de Adama Yalomba (Mali), de Rum (Jordanie). Chacun son style, mais tous scandent une angoisse existentielle induite par la finitude de l’homme face à l’infini désertique, un besoin de transcendance, un appel à la paix et à la fraternité. «Le désert est, par essence, le royaume du néant. Il est normal que les hommes qui y vivent ressentent et expriment le vide qu’il soit matériel, affectif ou existentiel», explique Mounir Kejji, amazighologue et grand arpenteur des espaces désertiques.
Quand le groupe Etran Finatawa répète à l’envi, et sans jamais lasser, Anajibo, quand El Meskaoui frappe le rythme de ses mots, quand Mamoune Barkar vocifère sa colère contre les tyrans, quand Mint Ely Warakane dévoile son cœur meurtri, on se sent libéré de toutes les pesanteurs. «Les musiques du désert possèdent la vertu rare d’inciter celui qui les écoute à se remettre en question, à faire un retour sur soi et à se dépouiller de ces oripeaux que sont la suffisance, l’arrogance, la vanité, le sentiment de puissance», témoigne Jamal Ed-Dine Dkhissi.
Voix de basse ou aiguës, résonances ultragraves ou suraiguës, les musiques du désert cognent, si l’on peut dire, à l’âme, qu’ils dévêtent de ses carcans. Le grand mérite de ce festival est de nous avoir immergés dans leurs profondeurs intimes, de manière fort aboutie. La population filalie ne s’y est pas trompée. Elle venait en masse recueillir les gouttes de lumière de ce festival, avec la conviction inébranlable qu’il attirerait dans l’avenir toutes sortes de visiteurs, grâce auxquels la détresse qui colle à la région comme une seconde peau serait édulcorée. Mounir Kejji, qui souhaiterait que le festival installe ses pénates en plein désert pour mériter son nom, et Jamal Ed-Dine Dkhissi, qui plaide en faveur de l’invitation des musiques provenant des déserts de sel et de glace, se montrent optimistes quant à l’incidence heureuse du festival sur la vie du Tafilalet. Au vu du retentissement médiatique de l’événement, il y a lieu de s’attendre à des lendemains radieux. «Ahmad Allah», diraient les Etran Finatawa.