Fouad Laroui appelle les «jnouns» à  l’effort national

Paru aux éditions Zellige, «Du bon usage des djinns» de Fouad Laroui raille, en 71 chroniques truculentes, la bêtise et les obscurantistes de tous poils.

Et si les démons étaient les pires citoyens de ce pays ? Avez-vous déjà vu un djinn payer ses impôts, voter, se rendre à son lieu de travail avec entrain et diligence, s’arrêter au feu rouge ? Et ces esprits maléfiques qui squattent impunément vos siphons d’évier, parlons-en un peu : Vous ont-ils un jour proposé d’éplucher les légumes, de vider la poubelle, de promener le chien, de contribuer d’une quelconque façon aux dépenses du ménage ? Fouad Laroui en doute et s’en indigne avec vigueur. L’auteur des Dents du topographe en a une bien aiguisée contre ces hordes de fainéants et de profiteurs qui se prélassent dans les plaques d’égoûts et fument des bâtons d’encens au nez et à la barbe des bons contribuables.

Pour mettre fin à ce scandale sans nom, l’écrivain endosse son costume d’économiste et propose une batterie de mesures judicieuses et aisément applicables : D’abord, la TSA, traduisez «taxe sur la sorcière ajoutée». Cet impôt général sur la consommation de peaux de lézards et autres cervelles de hyènes serait directement facturé aux clients sur les cornes de bouc qu’ils emploient et les services de cartes divinatoires qu’ils utilisent sur notre territoire. Une juteuse manne financière nous tombe du ciel en ces temps hantés par le spectre de la crise. Comment M. Boussaïd et son prédécesseur M. Mezouar n’y ont-ils pas pensé plus tôt ?
L’idée est avant-gardiste et nous change radicalement des habituels poncifs sur la nécessité d’endiguer la superstition, de la tuer dans l’œuf de caméléon en affûtant l’intelligence, l’esprit critique, la saine imagination… Plutôt que de la combattre, faisons-la fructifier, par tous les diables! Utilisons-la à bon escient, intégrons-la au Produit intérieur brut ! Faisons-la entrer, en grande pompe, au patrimoine national. Et, de grâce, débarrassons-nous du cancer de l’assistanat qui sévit chez les humains comme chez les êtres d’essence diabolique. Par exemple, Fouad Laroui se méfie très fortement des djinns parachutés dans les sous-sols du Morocco Mall. Pour leur bien et le nôtre, l’auteur propose d’arracher ces lutins à l’humidité et à la sédentarité pour, tenez-vous bien, les embaucher ! «Puisque nous avons besoin de devises, pourquoi ne pas engager tous ces jnouns qui ne servent à rien (…) au ministère du tourisme, qui pourrait les payer en monnaie de singe ou en billets de monopoly ? Le ministère du tourisme les dispatcherait dans toutes les casbahs du pays, les riads de Marrakech et les palais de Fès, et on ferait payer très cher la nuit, petit-déjeuner et djinn inclus, aux touristes amateurs de sensations fortes», écrit-il.

L’actualité à la saveur caustique

On ne change pas une «recette» qui gagne : Du bon usage des djinns, la toute dernière tambouille de Fouad Laroui parue aux éditions Zellige, est un savant mélange de parfums et de saveurs connus, d’ingrédients éprouvés : l’humour, la raillerie, l’absurde s’y mélangent, s’y pétrissent avec savoir-faire. Et un peu trop de hâte, de facilité à notre goût. Le côté «soigné», «léché» de l’Étrange affaire du pantalon de Dassoukine, qui a valu à son auteur le Goncourt de la nouvelle en 2013, fait ici, un peu défaut. Une légèreté peut-être inhérente au format, car avant d’être imprimées, ces soixante-et-onze chroniques ont d’abord été diffusées sur Médi 1. Rassurez-vous, Fouad Laroui n’y parle pas que de créatures fantasmagoriques : l’actualité marocaine et internationale des deux dernières années y est dépeinte sous son jour le plus cocasse, le plus saugrenu; les tares de notre époque, populismes, fondamentalismes, technologies abêtissantes, y sont passées au peigne fin, finement caustique. Une lecture plaisante pour mieux savourer un bain de soleil.

«Du bon usage des djinns», Fouad Laroui. Éditions Zellige, 2014. 260 DH chez Livremoi.ma.