Fouad Guessous : «Nos cinéastes et hommes de théà¢tre s’intéressent si peu au melhoun»

Dans son dernier livre, le féru du melhoun, Fouad Guessous, se penche sur la thématique du «Harraz», du «cerbère» dans l’imaginaire et le patrimoine populaire marocain.

Que signifie le «Harraz» dans l’art du melhoun ? Et pourquoi avoir choisi d’approfondir ce thème en particulier ?

Le terme «harraz» a pour racine le verbe arabe «haraza» qui veut dire «garder, surveiller» et de l’expression «hariz», qui signifie «inaccessible». «Harraz» signifie donc gardien, geôlier, cerbère, par référence au chien féroce chargé, dans la mythologie grecque, de garder les portes de l’enfer. Il était impossible de déjouer sa vigilance ! Dans le genre «harraz», le scénario est toujours le même : un homme s’éprend d’une jeune fille qu’il pense épouser un jour. Survient alors un individu généralement très riche qui va séquestrer la bien-aimée dans un palais entouré de murailles et sécurisé par la présence permanente de vigiles, voire de djinns… Le «harraz» est donc le geôlier de la bien-aimée, que l’amant, après d’innombrables et opiniâtres tentatives, finira par vaincre afin de libérer sa promise.  
Le répertoire du melhoun est riche de plus de 50 harraz. C’est dire si ce thème a, aux yeux de ses auteurs, une signification profonde. Un thème qui se différencie des nombreuses histoires d’amour rapportées par les littératures à travers le monde (Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, etc.). D’après le melhoun, l’amant finit toujours par retrouver sa bien-aimée.

Trouvez-vous que le melhoun, ce vaste et riche pan de notre culture, soit suffisamment abordé, valorisé par nos écrivains, cinéastes, artistes et «intellectuels» ?

Ce genre «théâtral» a si peu inspiré hommes de théâtre et cinéastes. Même sur les ondes, les temps ont changé : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Radio marocaine et plus tard la Radio télévision marocaine, sous l’impulsion de son directeur Abdallah Chakroun, a largement participé à la consécration de cet art plusieurs fois centenaire. Hélas, l’intérêt porté de nos jours par nos radios et télévisions locales demeure timide pour ne pas dire superficiel. Nos voisins algériens apportent manifestement plus de soin et d’enthousiasme à la perpétuation de cet art populaire.
Les inspirations théâtrales actuelles demeurent insuffisantes, celles du cinéma inexistantes ! Pourtant, quiconque lirait ou écouterait un harraz se rendrait vite compte qu’il s’agit d’un véritable scénario qui, le plus souvent, n’a nullement besoin d’adaptation ou de refonte. Les mots remplacent aisément le décor et le public n’a besoin que de ses oreilles et de son attention pour savourer la beauté, la profondeur et la magie du verbe.
Faut-il attendre que quel-ques cinéastes étrangers découvrent la beauté de ce patrimoine littéraire, comme ils avaient découvert la splendeur de notre patrimoine architectural (les riads) ? Ce sera chose faite bien plus tôt qu’on ne le pense !
Certes, nos intellectuels ne méconnaissent pas ce trésor. S’ils l’ont longtemps négligé, on note cependant un regain d’intérêt ou un retour de flamme, puisque certaines facultés de lettres ont maintenant un département melhoun et quelques étudiants commencent à s’y intéresser.

Vous déplorez le peu d’intérêt accordé par la «génération francophone» au melhoun. Comment pourrions-nous remédier à cela et sauver ce patrimoine de l’abandon ?

C’est exactement la question que je m’étais posée il y a une dizaine d’années, lorsque je me suis mis à traduire quelques «quassida» en français. Mon objectif était d’amener ces francophones à retrouver le texte original en arabe marocain, de le posséder comme l’ont possédé nos ancêtres qui n’étaient pourtant pas des cloches. Ceux qui ont lu ou écouté mes traductions ont été séduits par la beauté des métaphores et la splendeur des thèmes évoqués par ce fleuron de la littérature populaire marocaine. Et c’est là ma plus grande satisfaction. Ceux qui méconnaissent le melhoun et ses charmes regrettent cet état dès qu’ils le découvrent. Mais, fort heureusement, nous avons encore de véritables nostalgiques de cette littérature, et nos médias gagneraient à s’y intéresser davantage au lieu de favoriser la promotion de cacophonies notoires.

Que pensez-vous des artistes qui, comme Jamal Nouman, tentent de «moderniser», de «réinventer» le melhoun, de le rendre plus accessible à une ouïe profane ?  

Tout ce qui peut capter de nouveaux adeptes de cet art merveilleux est le bienvenu. Je fais cependant partie de ceux qui pensent que le melhoun n’a pas besoin de changer. La magie des mots n’a nullement besoin de fond musical nouveau. Le mot remplace l’image, le mot crée sa propre image qui se passe de musique. La puissance de l’image ainsi créée, alliée à la puissance du verbe, devient la musique même.
Propos recueillis par S.G.