Films marocains cherchent salles désespérément…

Alors que la production cinématographique nationale s’envole, que les films internationaux débarquent de plus en plus tôt, parfois en avant-première mondiale, peu de salles
ont les moyens de les diffuser.

Annoncé en grande pompe et à grand renfort marketing, Abdou chez les Almohades, dernier film du touche-à-tout marocain, l’humoriste Saïd Naciri, est actuellement sur les écrans de cinéma du Royaume. Comédie efficace et drolatique, il partage l’affiche avec des blockbusters américains et européens qui valent également le coup d’œil (Indigènes, World Trade Center…) quand ce ne sont pas carrément des petits chefs-d’œuvre (Scoop, de Woody Allen). Ces grands films étrangers – contrairement aux films marocains – ne voient pas leurs producteurs venir taper aux portes de nos cinémas pour les voir diffusés, mais bien des boîtes de distribution marocaines aller les acquérir outre-mer, souvent à travers les filiales européennes des majors qui les commercialisent.

Dans les années 1970, on avait les droits pour 5 000 dollars en moyenne…
A cet égard, l’âge d’or de la distribution cinématographique au Maroc prit son envol à partir des années 1970. Là, une dizaine de distributeurs, qui étaient bien souvent des exploitants de salles de cinéma également, se partageaient les cartes des grands studios américains, signant pour la plupart des contrats d’exclusivité avec leurs représentants en France. A l’époque, et contrairement à aujourd’hui où l’on jouit de plus en plus de sorties internationales, notamment grâce au Mégarama qui profite des campagnes de promotion internationales diffusées à la télévision, les films avaient déjà vécu leur vie çà et là dans le monde. Ils étaient donc très largement exploités sinon entièrement amortis, ce qui explique la faiblesse des droits dont les distributeurs marocains devaient alors s’acquitter. «Tout dépendait de la négociation, affirme un ancien distributeur aujourd’hui rangé des affaires. On avait les droits pour 5 000 dollars en moyenne, 10 000 pour les gros succès de l’époque». Ne leur restait plus qu’à les dupliquer, pour 10 000 dirhams environ, et arroser à l’envi les cinémas du Royaume, qui se comptaient par dizaines dans les années 80-90.

Un business florissant, à la rentabilité seulement freinée par certaines dispositions contractuelles qui obligeaient le partenaire marocain à acquérir (puis à exploiter) trois ou quatre mauvais films à prix bradés, afin de jouir des droits d’un gros coup cinématographique et commercial de l’époque. Ce qui explique la soudaine programmation d’un ou deux navets entre plusieurs perles, des navets qui servaient tout de même pour les périodes dites creuses, à savoir l’été et le mois de Ramadan. «Ce n’était pas un problème, on rétrocédait les droits de ces petits films à diverses petites salles pour 5000 dirhams une fois qu’on avait largement amorti le film dans les nôtres, c’était tout bénéf’ pour nous».

Et pour cause, le Maroc grouillait de salles où les opus pouvaient trouver un point de chute. Avec leurs fermetures successives, une palanquée de distributeurs à dû mettre la clé sous la porte, faute d’endroit où placer leurs produits. «Il y a dix ou quinze ans, ils étaient encore une cinquantaine. Aujourd’hui, ils ne sont pas plus de cinq à continuer réellement d’exercer», affirme David Frauciel, patron du Mégarama, qui a dû s’acquitter d’une licence de distributeur afin de nourrir ses salles de films, alors que ce n’était pas forcément son créneau initial. «Nous sommes avant tout des exploitants. Mais nous devions remplir quatorze salles par semaine avec trois nouveautés au moins, ce que les rares distributeurs qui restent ne pouvaient nous assurer».

… aujourd’hui, il faut compter 15 000 euros pour un bon film européen, 30 000 pour un blockbuster
Car, à la fermeture des salles s’est ajoutée une flambée des prix concernant les droits pour le Maroc, surtout après les évènements de 2003 quand les spectateur n’osaient pas trop s’aventurer dans les cinémas, préférant cocooner en famille devant un DVD pirate. Les droits seraient ainsi passés à 15 000 euros en moyenne pour un bon film européen, à 30 000 pour un blockbuster, sans compter les 2 500 euros à débourser pour en tirer une copie à distribuer sur les différents cinémas du pays. Et encore, avec le piratage, beaucoup de producteurs renâclent à livrer leurs copies en avant-première, malgré la cherté des prix qu’ils pratiquent. Cela explique en partie pourquoi des villes comme Casa, Rabat ou encore Marrakech jouissent plus tôt des nouveautés, qui iront par la suite animer les petites salles qui tiennent encore debout par une grâce divine quotidiennement renouvelée. Car c’est là le talon d’Achille de l’industrie au Maroc.

Déjà, dans un éditorial signé en octobre 1998 dans Ciné Maroc, lettre d’information des professionnels du cinéma et de l’audiovisuel, Larbi Messari, alors ministre de la communication, relevait qu’ici bas, «logiquement, les salles obscures devraient foisonner. Cela mérite une profonde réflexion, car cette logique ne tient pas dans le cas du Maroc dont le parc de salles de cinéma frôle à peine les 180 salles dont plus de 150 ne répondent pas aux normes qu’exige une représentation cinématographique. Nous sommes loin du nombre préconisé par l’Unesco pour un pays de 30 millions d’habitants». Une décennie plus tard, la situation n’a pas beaucoup changé, elle empire même d’année en année puisque, tous les mois, deux à trois salles de cinéma ferment avec une régularité métronomique. «A quoi ça sert de faire encore des films, il n’y a nulle part où les montrer», se demande ainsi le cinéaste Omar Chraïbi, la quarantaine joviale, auteur de L’homme qui brodait des secrets, puis de Rahma, aujourd’hui en post-production pour son troisième long-métrage, Tissée de mains et d’étoffes. En 2003, seuls trois films sont ainsi allés au devant de leur public, Face à Face d’Abdelkader Lagtaâ, Casablanca By Night de Mostafa Derkaoui et le succès de Saïd Naciri, Les Bandits, avant qu’une frénésie ne s’empare du secteur et voit dix productions faire le bonheur du spectateur marocain entre décembre 2003 et mai suivant. Puis, plus rien avant l’hiver 2004 et le très remarqué A Casablanca, les anges ne volent pas… du controversé Mohamed Asli (instigateur de l’«affaire Marock» au festival de Tanger, en 2005).

Distribuer, c’est un métier, c’est suivre au jour le jour le parcours du film à travers tout le pays
Ces deux dernières années ne seront pas, non plus, à marquer d’une pierre blanche pour le cinéma marocain ; une demi-douzaine de films par an seront donnés à voir et réaliseront des performances moyennes, voire carrément médiocres pour certains pourtant initialement promis à un bel avenir. A quelques notables exceptions près, notamment les opus traitant des années de plomb (La Chambre noire de Hassan Benjelloun et Jawhara de Saâd Chraïbi, et, à un degré moindre, Mémoire en détention de Jillali Ferhati), des films distribués par l’organisme de distribution nouvellement créé par les frères Chraïbi et Mohamed Derkaoui, 3Dis Films. «Au départ, il s’agissait pour nous de ventiler la sortie des films marocains, de les étaler sur les onze mois de l’année à raison d’un film par mois», assure Saâd Chraïbi. «Malheureusement, les confrères n’ont pas joué le jeu, préférant distribuer eux-mêmes leurs films. Or, la distribution est un métier auquel il faut s’adonner quotidiennement afin de suivre au jour le jour le parcours du film, à travers tout le Royaume. Plus tard, on a même essayé de ramener des films indépendants au Maroc, avant de se rendre compte que c’était trop “casse-gueule”. Ils ne sont disponibles qu’en anglais, sans le sous-titrage ou le doublage en français qui coûtent très cher», renchérit Omar. Résultat : la profession est retombée dans ses travers, ne parvenant pas à coordonner ses actions avec les exploitants de salles, qui n’hésitent pas à retirer le film marocain au bout d’une semaine seulement quand les résultats ne suivent pas, préférant miser sur une grosse production américaine.

Jusqu’aux années 2000, un seul distributeur avait l’apanage des films marocains, Najib Benkirane, statut qu’il a acquis au début des années 1990 en arrosant les salles du pays avec Un amour à Casablanca de Abdelkader Lagtaâ, puis avec A la recherche du mari de ma femme de Abderrahmane Tazi, immenses succès d’estime et commerciaux pour l’époque. Le problème, confie Saâd Chraïbi à un hebdo de la place, c’est que, «après dix ans, les cinéastes se sont rendu compte que Najib Benkirane ne distribuait que les films marocains qu’il considérait comme films à succès, sans donner leur chance aux autres réalisations cinématographiques. Ensuite, [sa] crédibilité et [sa] solvabilité sont devenues aléatoires. Conséquence, en 2000, les cinéastes marocains se sont retrouvés face à un paradoxe qui est le suivant : dix à douze longs-métrages sont produits annuellement, tandis que seulement trois ou quatre sont projetés dans les salles de cinéma. Au fil des ans, nous avons accumulé des productions qui sont restées dans les tiroirs sans qu’aucun distributeur ne s’y intéresse». Et si les distributeurs en place ne se bousculaient pas au portillon du produit marocain, c’est que les exploitants ne les y encourageaient pas non plus. «Hormis Souheil Benbarka, ex-propriétaire des Dawliz, les exploitants ne partageaient pas la recette. Après le paiement des différentes taxes, le producteur ne recevait en fin de parcours que 17% des revenus du film. Une misère», rappelle Omar Chraïbi. Et d’ajouter : «Aujourd’hui, le meilleur des exploitants partage la recette après paiement des frais lors de la première semaine de programmation. Ensuite, un système de pourcentage dégressif se met en place. Mais de cette moitié-là, le distributeur prend 30 à 35%. Que reste t-il alors au producteur ?».

Les exploitants se sont longtemps défendus en arguant que les taxes étaient beaucoup trop lourdes. L’Etat a tenté de remédier au problème en les en exonérant cinq années durant, à la condition qu’ils entament des travaux de réfection de leurs salles et équipements. «En vain. La moitié du Fonds d’aide va à l’exploitation. Mais au lieu de se mettre aux normes internationales de visionnage, des salles se contentaient de repeindre leurs murs, au lieu de changer de matériel, de fauteuils…Ce qui est ridicule». Conséquence, la plupart seront désertées jusqu’à fermeture définitive, une faillite largement catalysée par le piratage agressif, qui touche aussi bien les blockbusters américains que les films marocains. Pour exemple, moins de trois jours après sa sortie en salles l’an dernier, Ici et là, de Mohamed Ismaïl, traînait en copie VCD à Derb Ghallef. «On sait où tout est produit, mais on laisse faire. La plus grande usine de piratage est le bien d’une grande famille à Fès qui a pignon sur rue. Mais ils ont tellement graissé de pattes, du plus petit au plus grand, que personne ne les inquiète. C’est à l’Etat de prendre à bras le corps ce problème», lâche, dépité, le cadet des frères Chraïbi, qui se verrait bien aujourd’hui, à l’instar de ses confrères, sortir directement ses films sur le marché du DVD.