Film : « The End » l’apocalypse vue par Hicham Lasri 

Dans son premier long-métrage, Hicham Lasri fait voler en éclats les modèles cinématographiques usités au Maroc. Un film perturbant, anxiogène à  souhait, mais loin d’être vain.

Oh non, vous n’irez pas voir ce film pour vous aérer la tête. On ne végète pas devant The End. On sacrifie même une sacrée touffe de neurones dans cette folle cavalcade vers l’abîme. Cafardeux ? Dérangeant ? C’est peu dire. Mais ne dit-on pas aussi que la vérité dérange ? Pour son premier long-métrage, Hicham Lasri a décidé de nous mettre le pif dans une certaine réalité.
Une réalité d’il y a douze ans, distordue, sublimée, si l’on ose dire : 1999. Chez le garagiste ou l’épicier du coin, dans les impasses, il se murmure que le Roi Hassan II est peut-être souffrant. À quelques semaines du 23 juillet, date du décès du monarque, il plane comme une ambiance de fin du monde à Casablanca. La ville est lugubre, les personnages s’y traînent comme des carcasses déglinguées. Ici, pas une note de musique ne vient nous desserrer les dents, pas une bribe de couleur pour égayer cette atmosphère suffocante. Le tout est filmé en noir et blanc et bruité à coups d’éclats de verre, de fracas de voix et d’os qui se craquellent. Mais on ne peut s’empêcher d’admirer la beauté tragique qui jaillit de ces plans travaillés à l’extrême. Esthétiquement, Hicham Lasri fait fort et signe un ovni cinématographique qui explose les schémas usuels.
Place à l’intrigue. Dans ce quotidien tout de grisaille cerné se dresse l’antihéros, un mec fauché, paumé, camé, plus fantôme qu’humain. La nuit, L’Mekki (Salah Ben Salah) escalade une cheminée, au sommet de laquelle il s’installe pour aspirer les volutes de cannabis incinéré en bas par une équipe des stup’. Le jour, L’Mekki que partout on appelle Mikhi, pose des sabots et épie les allées et venues pour le compte de son protecteur, le surpuissant commissaire Daoud, délicatement surnommé «le Pitbull du Makhzen» et campé par un magistral Ismaïl Aboulkanater. Mais revenons à Mikhi. Lorsque, derrière la vitre d’un vieux tacot, il aperçoit Rita (Hanane Zouhdi), en robe de princesse et en chaînes, c’est tout de suite l’amour délirant. Comble de malchance, ses quatre voyous de frères, grotesques et teigneux comme les Dalton, ne la quittent pas d’une semelle. Pire, ils ont une dent contre Daoud, le «bienfaiteur» de Mikhi. Dans cette œuvre de 105 minutes, chaque séquence est une tentative d’évasion, d’élévation au-dessus des «miasmes impurs», dirait Baudelaire. À deux doigts du septième ciel, Mikhi est brusquement ramené à terre, par un coup de poing ou de godasse. À deux doigts de scier ses chaînes, Rita retombe dans la captivité. «The End est le fruit de quatre années de travail pour réaliser un premier film à la fois irrévérencieux, pertinent et marquant», raconte le réalisateur, qui, pour ce premier long-métrage co-produit par 2M, a obtenu une avance sur recettes du Centre cinématographique marocain. «J’ai voulu raconter une rupture importante dans ma vie d’adolescent : la mort du Roi Hassan II comme climax de la fin d’une époque, mais le film est surtout une histoire d’amour entre deux déclassés dans un Maroc post-apocalyptique». Adepte de l’écrivain américain Philippe K. Dick, Lasri veut «décrire l’aliénation de l’individu par le système». Mieux : «Mon propos est de capturer une vérité sociologique marocaine et de l’inscrire dans l’universalité». Et c’est plutôt bien parti : Prix du jury à Tanger, coup de cœur à Marrakech, The End a été remarqué à Dubaï, Doha, Abu Dhabi, Buenos Aires, Tallinn (Estonie) et Kerala (Inde).