Fettaka : virtuose du profane et du sacré

Simohammed Fettaka est un touche-à -tout : photographe, vidéaste, réalisateur, documentariste, musicien… Aucune discipline artistique n’est négligée par ce Michel-Ange contemporain, cet observateur attentif de nos habitudes, disséqueur de nos croyances et de nos certitudes.

A deux pas du Boulibard s’élève un renversant immeuble art déco, avec rampe d’escalier en torsades et ascenseur symphonique crachotant Bayt Sadaka de Médi 1. Dans ce singulier objet du centre-ville tangérois se niche un appartement encore plus surprenant : celui du vidéaste Simohammed Fettaka et du peintre Omar Mahfoudi. Ici, des affiches jaunies de films d’Ismahane, de Farid Al Atrache ou d’Ingrid Bergman côtoient des balais multicolores et des valises rose bonbon maquillées façon pop art. «C’est Omar, mon coloc’, qui a customisé ces malles. Oui, les babouches en forme de têtes humaines, c’est aussi lui», encense Simohammed en souriant timidement. Quant à ses propres créations, il n’y fera à aucun moment allusion. «À moins d’y être contraint ! Si tu n’insistes pas, il ne te racontera jamais rien de ce qu’il fait, explique Imad, un vieil ami. Simo est pétri de talent mais est d’une grande modestie, d’une réserve qui parfois le dessert. Je connais des artistes moins doués mais qui brassent beaucoup d’air, se jettent des fleurs et qui sont, du coup, plus connus».

Aux discours verbeux, Simo préfère le travail, plus gratifiant pour cet oiseau de nuit, ce casanier qui pourrait fixer son Mac jusqu’aux aurores, plusieurs aurores d’affilée. Dans le gros ordinateur flanqué d’un aussi épais disque dur, l’artiste a entassé de longues années de labeur : de la photo, du dessin, de la poésie, des compos, mais surtout des documentaires, des vidéos d’animation et des courts-métrages… pour le moins saugrenus.
Ce petit film retraçant, par exemple, le voyage d’un sac en plastique à travers la ville. Ou ce grand et fascinant docu où, caméra à l’épaule ou (cachée) dans l’abdomen, Fettaka nous précipite dans les entrailles d’une campagne électorale aux allures de farce et de tragédie, pleine de tracteurs, de lampes, d’épis de blé, de palmiers dattiers et autres robinets. Résultat : des séquences surréalistes d’électeurs (souvent illettrés) prostrés dans une affreuse incompréhension (même des encartés aux partis pataugent complètement dans cette mélasse).

Simohammed se veut-il pour autant militant ou subversif acharné ? «Non. Juste un observateur naïf de la vie en société. J’aime expérimenter, pas me battre», répond-il laconiquement.
Ces derniers temps, Fettaka expérimente la notion du sacré. Tous ces objets, rituels, croyances et valeurs enfouis dans l’inconscient marocain, Simo les tourne, retourne et détourne allègrement. «La légitimité du sacré n’est pas très claire, estime le vidéaste. Rien n’est logique dans le sacré. Il hypnotise l’humain, impose le silence, la crainte. Je m’intéresse à cette thématique car elle est peut être un instrument de violence par excellence». Simohammed repense à un sinistre événement qui a marqué son adolescence. «C’était aux alentours de 1998. J’étais en deuxième année du lycée et j’avais un prof de philosophie qui essayait de nous faire réfléchir sur l’existence ou l’inexistence de Dieu. Il craquait des allumettes et demandait à Dieu de les éteindre ou de faire pleuvoir des gâteaux. Il était fort. J’ai énormément apprécié la sincérité de ce Marocain à l’air bonhomme, ce moustachu qui choquait beaucoup de monde en classe et taquinait les filles voilées, peu nombreuses à l’époque…» Jusqu’ici, tout va bien.

«La culture est, en très grande partie, l’affaire des politiques»

Mais très vite, la vie de Simo bascule dans l’horreur : «Un matin, vers 7h45, j’arrive au lycée et je trouve la tête de mon prof de philo devant la porte. Son corps était éparpillé autour du bâtiment. Imaginez mon état, moi qui n’avais encore jamais vu égorger un mouton. Je me suis enfermé pendant trois semaines, totalement affolé. La police a enquêté pendant des années, produit beaucoup d’hypothèses et aucun résultat».
Quatorze ans après cette glaçante affaire, Fettaka s’inquiète-t-il du climat de religiosité et souvent d’intolérance dont s’imbibent de plus en plus de Marocains ? «Non. Je suis ambitieux et optimiste». Et affranchi de tout carcan. «On a tenté de m’empêcher de faire carrière dans l’art, mais j’ai toujours été libre». Simo n’en démarre pas moins, après le bac, un cursus plutôt conventionnel. «J’ai fait l’Institut supérieur de technologie appliquée. Certains trucs que j’y ai appris, comme le traitement du signal sonore et visuel, m’ont beaucoup aidé en tant que vidéaste et musicien. Après, j’ai été admis à La Fémis de Paris où j’ai découvert le cinéma, l’industrie du film et où j’ai fait le plein de rencontres». Et de précieuses expériences dont il fera profiter pendant cinq ans la Cinémathèque de Tanger en tant que responsable technique.

«J’ai, là aussi, pu connaître des gens cultivés. J’ai vu beaucoup de films et ai beaucoup appris aux côtés de la photographe et cofondatrice Yto Barrada». Dans la foulée, Fettaka initie et dirige le prometteur Festival Cinéma Nachia, où postulent, généralement pour montrer leur tout premier court-métrage, des apprentis réalisateurs de toute la Méditerranée. «Une myriade de jeunes artistes émerge sur la scène culturelle en général et dans l’art contemporain en particulier. Plein de bonnes énergies s’unissent fréquemment, à l’occasion, par exemple de l’événement PLPAC (Proposition pour un laboratoire de pratiques artistiques et curatoriales) que j’ai initié tout récemment avec l’artiste Younes Baba Ali. Ce sont des micro-résidences proposées à de jeunes créateurs qui manipulent des matières physiques, sonores et visuelles. L’expo a démarré le 28 juin et dure jusqu’au 27 octobre à la galerie de l’Institut français de Rabat».
Mais Simo ne se leurre pas. Ces initiatives, quoique louables, sont insuffisantes. «La culture est, en très grande partie, l’affaire des politiques. Il faut donner aux gens l’occasion de découvrir l’art et la culture. C’est un besoin crucial pour compléter un être humain, un de ses droits les plus fondamentaux. Or, qu’est-ce qu’on voit aujourd’hui ? Une télévision qui bouffe les esprits. Qui apporte, certes, du savoir, quand elle est utilisée à bon escient mais qui est loin de garantir une conscience» Des citoyens somme toute peu protégés contre les tirades démagogiques, qui ont le don d’exaspérer Fettaka. «L’art propre, ça veut dire Non à l’art. C’est triste d’entendre ça dans un pays comme le Maroc».