Festivals : beaucoup de bonnes volontés, pas assez de sponsors

Pendant que les grosses écuries ont le vent en poupe, les manifestations musicales confidentielles ne sont pas à  la fête
Dédain du secteur public, surdité du ministère de la culture et désintérêt des acteurs locaux
Auscultation du paysage festivalier du côté du porte-monnaie.

Rien n’est plus difficile que d’indiquer, avec précision, le nombre de manifestations musicales. La raison en est leur inconstance. Car, si l’on excepte une poignée d’inébranlables, la plupart finit par sombrer. Il y en a qu’on annonce avec tambour et trompettes, mais qui font juste un tour puis s’en vont, d’autres, qu’on croyait de santé robuste, mais qui se mettent à dépérir avant de s’évanouir. Sans compter les festivals maintenus sous perfusion qui sont des morts en sursis. A côté de la qualité de la programmation et dont le public est finalement juge, il manque surtout à ses manifestations musicales, le nerf de la guerre : l’argent.
Le Printemps des Alizés en est un cruel exemple. Au terme de l’édition 2009, son créateur, inspirateur et directeur, Mohamed Ennaji, a fait publiquement part de son intention de quitter le navire parce qu’il prend l’eau de toutes parts. «Les moyens dont je disposais étaient déjà modestes en regard des dépenses requises par une rencontre musicale de belle qualité, ils ont considérablement rétréci cette année. Avec 2,5 MDH, on ne peut pas faire grand-chose. J’avais beau ruser, quémander, sacrifier pas seulement le superflu, mais aussi le nécessaire, y aller de ma propre poche, rien n’y fit, le Printemps des Alizés a accusé un déficit de l’ordre de 600000 DH».
Ma Tango, impulsé par Casa Del Arte, n’a pas été plus heureux. Lâché à la dernière minute par quelques sponsors, il dut dépenser 340000 DH et récolter à peine 20 000 DH. Survivra-t-il à pareille mesanventure ? Rien n’est moins sûr.

Le Printemps des Alizés, qui met à l’honneur la grande musique, peine à survivre

Ce qui est à craindre aussi pour le Printemps des Alizés. Tous deux ont eu l’audace de jeter leur dévolu sur des genres non ancrés dans la culture marocaine, la musique classique et le tango. Or, dans ce domaine, l’audace ne paie pas. Les argentiers favorisent les grosses écuries et tournent le dos aux manifestations confidentielles. Telle est la loi du milieu. Et l’on se demande par quel miracle Tanjazz parvient à tirer son épingle du jeu, lui dont le viatique est restreint à 3,8 MDH. «Je savais qu’en misant sur le jazz je ne pourrais espérer que les sponsors se bousculeraient au portillon. Aussi me suis-je gardé d’inviter les grosses pointures et j’ai opté plutôt pour les valeurs prometteuses et les talents révélables», explique Philippe Lorin, fondateur de Tanjazz. Soit. Cependant Nnenna Freelon, Shakura S’Aïda, Pink Turtle ou Mandrill, que nous avons admirés lors de la Xe édition de Tanjazz, jouissaient déjà d’une notoriété certaine. «Rassurez-vous, ils nous ont coûté beaucoup moins que vous ne pouvez l’imaginer. A Tanjazz, nous savons mettre en avant des arguments irrésistibles : le caractère mythique de Tanger, les splendeurs du Maroc, l’hospitalité des gens», soutient Lorin.

Le ministère de la culture brille par son désengagement de beaucoup de festivals
Beaucoup de festivals de musique se plaignent d’être ignorés par le ministère de la culture. Un responsable de ce département en convient, ajoutant : «Nous sommes abondamment sollicités par les organisateurs des manifestations musicales. Mais nous ne pouvons pas satisfaire toutes les demandes, pour une raison évidente : nous sommes un ministère pauvre. Mais malgré nos modestes moyens, nous nous impliquons, d’une façon ou une autre, dans les festivals qui promeuvent le patrimoine musical marocain, soit en mettant à leur disposition des lieux ou des sites, dont nous avons la charge, soit en contribuant à leur financement». Voilà qui est peu clair. Encore plus flous se présentent les critères de participation. Car si l’on comprend que le ministère de la culture donne un coup de main au festival de Chefchaouen, aux Andalousies Atlantiques, au Printemps des Alizés, à Gnaoua, on ne peut que s’étonner de son désengagement de Timitar, dont la musique amazighe est la tête de gondole, de celui des Musiques sacrées du monde, de Casa Music ou du Festival national des arts populaires de Marrakech, qui met pourtant à l’honneur le folklore marocain. Et quand le ministère de la culture délie sa bourse, il se montre chiche. A titre d’exemple, son écot au festival Gnaoua 2009 représente 2% du budget de ce dernier (9,7 MDH).

Avec 30 MDH de budget, Mawazine est dans le peloton de tête
Les acteurs locaux (ville, province, région) se comportent diversement selon qu’un festival émane d’une volonté politique ou que des particuliers soient à son initiative. C’est ainsi que Tanjazz ou Ma Tango n’en reçoivent pas un sou. Le festival Gnaoua et Musiques du monde, lui, doit se contenter de miettes : zéro centime de la ville, 2% et 5% du budget provenant respectivement de la région et de la province. «Pour la première fois, la province a mis la main à la poche, tandis que la ville se désintéresse complètement de nous. Pourtant, Gnaoua a été pour beaucoup dans la renaissance d’Essaouira et son incidence sur l’économie de la ville est importante», se désole Neila Tazi, productrice et organisatrice du festival. Elle ne peut s’empêcher d’envier des manifestations musicales comme les Musiques sacrées du monde, Mawazine ou Casa Music qui ont les faveurs des pouvoirs publics. Le Festival national des arts populaires de Marrakech n’a pas non plus à se plaindre, puisque sur les
5 MDH qui lui sont alloués, cette année, un million vient de la ville. Timitar est encore plus favorisé. Sur 12 MDH qui forment son budget, un est versé par la ville et quatre par la région. A l’exception de Fès, dont la fréquentation demeure confidentielle en raison de l’exiguïté des lieux de spectacle, tous les festivals soutenus par les acteurs locaux font un score honorable, parfois himalayen en matière de visiteurs : 250000 en six jours pour Marrakech 2008, 600000 en cinq jours à Timitar V, 800000 par jour lors de Mawazine 2009, 3 millions en 4 jours durant les deux premières années de Casa Music.

Les sponsors s’intéressent surtout aux grosses machines qui attirent les foules
Fort heureusement pour les festivals, il y a les sponsors et, disons-le sans détour, même pour les manifestations les plus huppées, ces derniers sont aujourd’hui un élement vital dans le schéma financier d’une manifestation musicale. Toutefois, comme on ne prête qu’aux riches, ce sont les plus huppés qui ramassent la mise. Quand le Printemps des Alizés (2,5 MDH) ne peut compter réellement que sur  BMCI et que Tanjazz (3,2 MDH) est soutenu officiellement par la seule Comarit, Casa Music (15 MDH) possède quatre partenaires officiels (Maroc Telecom, Nokia, Banque populaire, Royal Air Maroc), Mawazine (30 MDH) peut s’enorgueillir d’avoir trois sponsors majors (El Maabar, Sama Dubaï, Emaar), deux sponsors officiels (Maroc Telecom, CDG) et six partenaires tout aussi officiels, dont BMCE Bank, Ona, Accor et Afriquia Gaz. Quant aux Musiques sacrées du monde de Fès, dont le budget est si substantiel qu’il est tu, il met à contribution huit sponsors et cinq partenaires officiels. En contrepartie de la manne apportée, les sponsors exigent des festivals des têtes d’affiche et des stars susceptibles d’attirer les foules. De Mawazine à Casa Music, tous les mastodontes se plient à cette règle. Ils y trouvent leur compte, et le sponsor est assuré que son logo va être vu sur la scène par un public nombreux. Mais les festivals de musique exclusivement financés par le secteur privé ont du souci à se faire, car, en cas de crise économique, comme cela s’est produit en Occident, ils seront frappés là où ça fait mal : au porte-monnaie, tant leurs pourvoyeurs de fonds se feront rares.
Cette année 2009 aura ainsi été douloureuse pour plusieurs manifestations, dont les promoteurs ont été obligés, soit de revoir leurs ambitions à  la baisse, comme ce fut le cas pour Tanjazz, soit carrément de ne pas tenir leur festival, en attendant des jours meilleurs. L’Boulevard, par exemple, faute de soutien n’a pas tenu son édition et les
2  MDH offerts par le Souverain lui permettront sans doute d’animer la scène l’année prochaine… en attendant d’éventuels sponsors.