Festival de Marrakech, une programmation audacieuse

Fidèle à son habitude, le Festival international du film de Marrakech, dont la Ve édition s’est déroulée du 11 au 19 novembre, a offert à voir quelques diamants. S’il a péché par son organisation boiteuse et clientéliste, on doit reconnaître son audace, celle qu’il y a à donner leur chance à des cinéastes débutants et à mettre en lumière des cinématographies mineures.

Vendredi 11 novembre. Marrakech est inondée d’une douce lumière automnale. Les passants s’en délectent, tout en ne manquant pas de jeter un œil sur les immenses panneaux décrivant par le menu les réjouissances mitonnées par la Ve édition du Festival international du film de Marrakech. Ce dernier, stimulé par ses quatre prestations heureuses, a envoyé au diable sa discrétion coutumière pour s’afficher partout en habit d’or et de lumière.

Pas moins de deux heures d’attente pour obtenir le badge d’accès
Mais telle une fieffée aguicheuse, il n’accorde pas ses faveurs facilement. Si vous n’êtes pas muni d’un badge, vous êtes impitoyablement éconduit. Or, ce sésame ne s’obtient pas, il se conquiert au terme d’un véritable parcours du combattant. Pas moins de deux heures d’attente, parmi une file aussi trépignante que piétinante, sous la surveillance d’agents de la sécurité tout en muscles et en nerfs irritables. Une fois avoir franchi la porte du bureau des accréditations, indemne mais le moral entamé, vous croyez que le plus dur est fait. Erreur ! Des préposés, aimables et charmants du reste, vous renvoient l’un à l’autre, sans résultat sinon un mal de tête carabiné et une envie irrépressible de fuir cet univers kafkaïen. Mais tout vient à point à celui qui se montre apte à prendre son mal en patience. Vous voilà enfin arborant comme un trophée le fameux badge.
Une heure avant le début de la cérémonie de clôture, le décor a complètement changé. Le Palais des congrès n’a plus le goût d’un sanctuaire qu’on ne force qu’à coups de sueur et de larmes de rage, il prend les allures radieuses d’un flamboyant festival de cinéma. Projecteurs à profusion et torches à foison sont là pour donner encore plus d’éclat aux stars invitées.
Justement, voilà celles-ci déposées l’une après l’autre par des limousines et avec les égards dus à leur rang étincelant. Le tapis rouge est déroulé. Dès qu’elles y glissent leurs précieux pas, elles sont mitraillées à mort par une légion de photographes. Le cinéaste Martin Scorsese est le plus assiégé ; Abbas Kiarostani et ses lunettes noires ne passent pas inaperçus, loin s’en faut ; Catherine Deneuve, resplendissante comme jamais, se prête avec grâce au jeu flashant ; Yamina Benguigui, étoile d’or du 1er FIFM pour son film Inchallah dimanche, reçoit une forte dose d’éclairs. Quand le ministre de la Communication, Nabil Benabdellah, surgit à l’horizon, c’est le flottement dans les rangs des photographes étrangers. «C’est pas un acteur égyptien, celui-là ?», demande l’un d’entre eux à son voisin, qui répond: «Je ne sais pas, mais il en a tout l’air». Dans le doute, ils ne s’abstiennent pas d’immortaliser le ministre, plus Rochdi Abada que nature. Pour le coup, il représente l’exception, les vedettes du cru étant ouvertement ignorées des photographes étrangers. L’une d’elles, vexée par cette attitude désobligeante, s’écrie : «Et moi alors, vous ne me prenez pas en photo ? Je suis une célébrité, au Maroc, savez-vous ? », « Peut-être bien, mais nous, on vous connaît pas, madame !», lui lance-t-on.
Le défilé des stars se poursuit sous les ovations, les chahuts et les saillies d’une masse de badauds joyeux et bruyants. Peu versés dans le cinéma occidental, ils sont incollables en matière de cinémas arabe et indien. L’apparition du réalisateur Yash Chopra les indiffère, en revanche, celle de l’acteur Saif Ali Khan suscite leur délire ; Amina Rachid est accueillie aux cris «du cœur» : « Lalla Fakhita ! Faty ! Amina ! » ; Mohamed El Jem, Abderraouf, Omar Sayed font exploser l’applaudimètre. La fête est à son comble.

Des larmes, de la joie, de l’émotion en prélude
Elle risquera d’être assombrie par la grogne de cinéastes et comédiens marocains, ulcérés de se voir assigner des places peu conformes à leur statut. C’est le réalisateur Aziz Salmi qui, le premier, monte sur le pont. Il rameute ses pairs. En chœur, ils vont à l’abordage du vaisseau amiral. Mélita Toscan du Plantier, l’une des figures de proue de ce dernier, leur donne satisfaction en les installant aux meilleures loges. On a frôlé l’émeute. La cérémonie d’ouverture peut commencer. Elle s’entonne par un passage en revue des plus beaux moments des éditions précédentes. Ensuite, la délicieuse force de frappe du comique beur, Rachida Khalil, reçoit le président du jury, Jean-Jacques Annaud. L’auteur de La Guerre du feu, Le Nom de la rose, l’Ours, l’Amant et Deux frères, est réputé pour son caractère exigeant.
Les jurés choisis ne sont pas en reste. Rassuré quant à la qualité exceptionnelle du jury, le public applaudit à tout rompre. On fait semblant de ne pas remarquer la défection désinvolte du cinéaste burkinabais, Idrissa Ouedraogo, et on passe à la phase suivante. C’est le comédien Amidou qui en est le centre d’intérêt. L’hommage qui lui est rendu lui va droit au cœur. Il en est d’autant plus ému que c’est sa fille Souad qui, à son insu, est venue lui remettre son trophée. Ne pouvant contenir les larmes qui affleurent, celui qui a incarné, tout au long de sa carrière, des rôles de loubards purs et durs, pleure comme une Madeleine. «Je veux dédier ma carrière et cet honneur à un ange. Un ange qui m’a quitté à l’âge de vingt ans : mon fils», dit-il. Une indicible émotion étreint l’assistance. Des mouchoirs quittent discrètement réticules et pochettes.

Remis de ses émotions, le public peut à l’envi admirer la robe rouge qui orne, en la rehaussant, la plastique inoxydable de Catherine Deneuve. L’incomparable actrice offre l’hommage du FIFM au talent de l’inégalable Martin Scorsese. Celui-ci n’en perd pas la voix et se lance dans un long discours sur son enfance dans la miséreuse et hostile Little Italy, sa vision du cinéma, son combat incessant contre les dérives mercantiles de Hollywood. Sur ce, le trio Omar Sayed – Rachid Batma – Hamid Batma fait son entrée, la complainte «Ya Sah» s’élève, le réalisateur de New York, New York, grâce à ce chant gustatif comme une madeleine espérée, retrouve le temps perdu. «Je suis très ému. J’ai découvert cette musique et ce groupe en 1981. Je l’ai trouvée magnifique. Pour moi, la musique est essentielle, c’est à partir d’elle que j’imagine mes images». De fait, c’est après sa découverte de Nass El Ghiwane, par le plus pur des hasards, à la télévision, grâce au film de Ahmed El Maânouni, Transes, que Scorsese a eu l’idée de l’iconoclaste Dernière tentation du Christ.

Cent deux spectateurs seulement ont assisté au film d’ouverture, «Madame Henderson présente»
Souvenirs, souvenirs. Sur cet air nostalgique, la cérémonie d’ouverture tire sa révérence. La salle se dépeuple, les trois bars du Kempinski sont pris d’assaut par des festivaliers fêtards soucieux de s’échauffer pour être au diapason de la torride soirée qui les attend au Pacha. Cent deux spectateurs seulement assisteront à la projection de Madame Henderson présente. Par chance, Stephen Frears, le réalisateur, ses interprètes et ses assistants n’y sont pas présents ce soir-là, à cause d’un retard de leur avion. Ils n’auraient sûrement pas apprécié d’avoir jeté des perles aux pourceaux. Madame Henderson présente est indiscutablement une pépite. Alors que l’Europe se met peu à peu sous la coupe du nazisme, une veuve assez originale ne capitule pas. Sa manière de faire front est de racheter un théâtre londonien pour y présenter une revue osée. Le film, cinglant comme un coup de trique, est dopé par l’énergie farouche des actrices, formidables, qui luttent pour faire survivre leur revue dans l’enfer de la guerre.

Le dévolu jeté sur Madame Henderson présente pour inaugurer la Ve édition du FIFM n’est pas fortuit. Le film est parfaitement conforme à la vision défendue par le festival. Il est une œuvre et non un produit, personnelle, exemplaire, du cinéma d’auteur, et qui vogue sur un thème de prédilection du FIFM : la condition humaine. «Une des particularités de cette édition est de s’attacher au problème de l’humain. Prenez les films en compétition, par exemple, de Bab El Makan à Frozen, en passant par A Golpes et Kinamand, l’axe demeure l’homme décrit comme un fétu de paille, menacé par les guerres, broyé par la société, miné par de multiples souffrances», observe Mokhtar Aït Omar, critique de cinéma.
Ce n’est pas le seul mérite de cette édition très en phase avec une époque incertaine, sombre, inquiétante. Si on doit décerner une palme au FIFM, cette année, c’est pour la qualité exceptionnelle de sa programmation. En effet, les bons films se bousculent au portillon et l’on passe allègrement d’une agréable surprise et à une autre, enchanteresse. C’est toujours un frisson de voir un film se sortir par le haut d’un sujet casse-gueule. Bab Al Makam, du Syrien Mohamed Malas, dénonce le silence mortifère d’une communauté sur un crime perpétré au nom de l’honneur. Imane est habitée par la musique, elle passe le plus clair de son temps à fredonner des chansons d’Oum Kalsoum. Mais les hommes ne l’entendent pas de cette oreille, c’est une fille perdue, tranchent-ils. Elle est trucidée, sans que le voisinage ne moufte mot. Bien que le film exhale un parfum d’amertume, il est vivifiant par la «poésie qui s’en dégage», selon la formule de Noureddine Kachti, critique de cinéma.

Le deuxième film qui a épaté les cinéphiles est C.R.A.Z.Y. Troublant dans sa manière de manipuler les codes et les tabous, à la fois conceptuel et finement charnel, ce film, signé par le Canadien Jean-Marc Vallée, dépeint le chagrin d’un père de famille, déjà miné par la bibine à doses non homéopathiques et les infernaux paradis artificiels, à la découverte de l’homosexualité de son enfant préféré.
Alex, du Français José Alcala, ce récit d’une femme indépendante qui se prend à relifter laborieusement une ruine dans une cambrousse perdue, dans le vain espoir d’y vivre avec son fils, Xavier, a conquis les observateurs. Les critiques Mohamed Soukri, Noureddine Kachti et Mokhtar Aït Omar ne sont pas les moins enthousiastes. Le premier retient particulièrement le «parallèle métaphorique» entre la reconstruction personnelle d’une femme larguée et celle de sa baraque. Le deuxième loue la «justesse» avec laquelle José Alcala, dont c’est le premier long métrage, explore les marges de la société française. Pour le troisième, Alex vaut surtout par sa «portée dénonciatrice» de la société, coupable d’emporter à la dérive des innocents. Pour nous, Alex, bien que fort rythmé, relève de la pure contemplation, fascinée ou solidaire, au-delà des tabous et de la morale. Le torrent libidinal, mal sublimé ou carrément morbide, qui déborde le personnage Alex, ne peut qu’être constaté. C’est ce que fait Alcala, avec une indéniable tendresse pour Alex et un humour noir intempestif. Ce sont ces vertus-là qui font la force du film. Selon nous, il mériterait de décrocher l’Etoile d’or.

Une sélection homogène dans le haut de gamme
Mais la concurrence est rude. Ses arguments sont tout autant imparables. Ainsi Chinaman, qui met en scène un quadra finlandais, largué par son épouse, et auquel le propriétaire du restaurant chinois où il a ses habitudes propose un mariage blanc avec sa sœur Ling… «On y sent un parfum de Bergman ou de Lars Von Trier. C’est tout dire ! Le réalisateur, Henrik Ruben Genz, ira loin», prédit M’Barek Housni, critique de cinéma. Nourredine Kachti, lui, s’emballe par cette «redécouverte de sa propre humanité» par le protagoniste européen après son immersion dans la culture chinoise. C’est cette «opposition de deux univers», l’un confiné dans l’égoïsme et l’autre fondé sur la solidarité, qui «fait l’attrait» du film, selon Mokhtar Aït Omar. Lequel, tout en convenant des qualités remarquables du film américain The Ballad of Jack and Rose, le situe un cran en-dessous de Chinaman.

Bab Al Makam, C.R.A.Z.Y, Alex, Chinaman ou The Ballad of Jack and Rose, les paris sont ouverts. Au soir du samedi 19 novembre, le président du jury, en annonçant le palmarès, se félicite de la qualité d’ensemble de la sélection, c’est une politesse rituelle. Jean-Jacques Annaud n’a pas eu à trop se forcer, tant la sélection, comme nous l’avons dit, a été homogène dans le haut de gamme. On regrettera cependant que pas le moindre accessit n’ait attiré l’attention sur le prenant Alex, auquel un meilleur sort était prédit unanimement, ni sur son héroïne, Marie Raynal, véritable feu-follet sans lequel le film n’aurait jamais existé. On ne compend pas trop que Shirley Henderson, l’actrice principale de Frozen, lui ait été préférée pour le Prix d’interprétation féminine. La distinction de son homologue masculin, Daniel Day Lewis (The Ballad of Jack and Rose), ne souffre aucune contestation.

Mais que les jurés aient accordé en partage le Prix du jury à C.R.A.Z.Y. et Bab Al Makam, relève de l’intuition la plus heureuse. Leurs auteurs ont affirmé dans ces œuvres aussi dissemblables que splendides des points de vue radicaux mais rien moins que dogmatiques. En revanche, on ne versera pas une larme sur le mépris dont fut l’objet le seul film marocain, El Ayel, de Moumen Smihi, qui, à aucun moment, n’a été à la hauteur de la confiance accordée par la commission de sélection. Poussif, désuni, pompeux, ce Ayel- là est à jeter avec l’eau du bain. A la sortie de la séance, la réprobation était générale. «Je me demande comment Smihi a fait pour effectuer un tel ratage. Le sujet était passionnant, mais son traitement est brouillon», s’interroge Mohamed Soukri. Nourredine Kachti abonde dans ce sens : «Moumen Smihi avait de bonnes intentions, elles sont malheureusement restées sur le papier. El Ayel est esthétiquement flou». Même son de cloche chez M’Barek et Mokhtar Aït Omar, qui rapportent cet échec tonitruant au confinement du réalisateur dans un cinéma qui date : «Moumen Smihi a fait Chergui, il y a trente ans. Il n’en est jamais sorti, il ne cesse de le reproduire, de manière plus ou moins caricaturale, oubliant que le cinéma a évolué depuis», commentent-ils en chœur.

Enfin, on gardera comme l’image d’un symbole fort la suprême distinction du film kirghize Saratan, mitonné par un débutant, Ernest Abdyshaparov. Le film est une petite merveille, jamais si proche du conte que quand l’histoire côtoie la réalité la plus brute, quand une poésie sans phrase nourrit un témoignage implacable sur les souffrances de la population kirghize.
La palme à l’audace du jury comme à celle de cette édition du FIFM. Il y avait de l’audace à lancer dans le grand bain marrakchi des cinéastes franchement débutants ou souvent confidentiels, de mettre en lumière des cinématographies mineures, de révéler des comédiens encore tendres. Certains guettaient les signes d’essoufflement d’une manifestation qu’ils jugeaient vulnérable. Ce sont les signes d’un authentique renouveau créatif qui se sont multipliés. L’audace n’est pas la pire des politiques pour faire aimer le cinéma. Avec un peu plus de doigté dans l’organisation, le FIFM ferait pâlir de jalousie Cannes, Venise ou Berlin.