Festival de Marrakech, le bon grain et l’ivraie…

En dressant des murs infranchissables entre les participants marocains et étrangers, la IVe édition du Festival international de Marrakech a rompu avec sa vocation d’espace d’échanges féconds.
En revanche, elle s’est illustrée par son choix d’œuvres exigeantes et de cinéastes originaux.

Ausoir du dimanche 12 décembre, baisser de rideau de la IVe édition du Festival international du film de Marrakech (FIFM), en apothéose. Comment qualifier autrement ce moment intense où S.A.R. le Prince Moulay Rachid reçoit le Prix Fellini des mains de Marisa Berenson, artiste pour la paix de l’UNESCO ? D’autant que cette distinction prodigieuse est rare. Créée au lendemain de la mort du formidable auteur de La Strada, elle est vouée à honorer une impressionnante carrière cinématographique et, exceptionnellement, des manifestations. Deux l’ont été jusque-là : en 1994, la 48e édition du Festival de Cannes ; en 1995, le Festival international du film de Sochi. Voilà donc le FIFM hissé au rang des manifestations illustres. Avec les honneurs. «Mon choix est justifié par la contribution tout à fait remarquable que le Festival international de Marrakech, encore tout jeune, a déjà apporté au dialogue interculturel, non seulement entre les pays de la région, mais sur un plan beaucoup plus universel, servant en cela l’objectif majeur de la protection et de la promotion de la diversité culturelle. Cette année, des films de toutes les régions du monde y sont présentés et de très grands noms du cinéma du Nord et du Sud y prennent part, en particulier en tant que membre du jury», a commenté Marisa Berenson. L’éloge, formulé sans emphase, est allé droit au cœur de la nouvelle direction du FIFM, éraflée, tout au long de son premier office, par des cinéastes dépités et des journalistes révoltés.
Lundi 6 décembre. Les alentours du Palais des congrès prennent un air de fête. Sous une belle tente caïdale, un groupe folklorique chante avec zèle. Badauds et festivaliers l’accompagnent. Les préposés aux accréditations ne savent plus où donner de la tête, mais s’acquittent de leur tâche courtoisement. Aux invités se mêlent des jeunes en quête de badges, ces sésames censés ouvrir les multiples portes du festival. Econduits, ils ne désarment pas et reviennent à la charge. «Vous n’auriez pas un badge en rab, nous demande un lycéen. Vous me rendriez service. Je ne voudrais pas rater Alexandre, il paraît que c’est un film fabuleux». Nous quittons, désolés, le tendre cinéphile, pour aller saluer un groupe de cinéastes. Ils arborent tous une mine réjouie qui fait plaisir à voir. Le secret ? Pour la première fois, les acteurs du champ cinématographique marocain sont conviés en masse et, comble de fortune, ils sont logés confortablement. Certains d’entre eux ont même droit à des palaces. Ahmed Boulane fait partie de ces privilégiés. Il ne s’en montre pas peu fier, allant jusqu’à louer les mérites de la nouvelle équipe du FIFM. On l’a connu plus acide.
Peu après 19 heures, sous le regard d’une foule amassée derrière les barrières, des limousines débarquent les stars invitées. Crépitements de flashes, mitraillage en bonne et due forme et lazzi des paparazi. Mais pas question d’approcher les étoiles, sous peine de se faire briser en mille morceaux par des armoires à glace. Chasseurs d’autographes, confesseurs patentés et amateurs de scoops en sont pour leurs frais. Pendant ce temps, cinéastes et comédiens marocains, qui se sont mis en frais pour la circonstance, passent inaperçus, sommés qu’ils sont de le faire par la petite porte. Cela jette un froid dans les rangs. Le pire est à venir. S’attendant à occuper les premières loges, à leur grand étonnement, ils sont relégués au poulailler. Alors, s’élèvent leurs protestations indignées. En vain. Ceux qui tentent de franchir le cordon de sécurité se font repousser sans ménagements. Atmosphère…, vous avez dit atmosphère… ?

Une cérémonie d’ouverture sans grâce
C’est dans ce climat de grogne que débute la cérémonie d’ouverture de la IVe édition du Festival international du film de Marrakech. Une parodie de cérémonie, tant elle manque de grâce et de faste. A force de vouloir briller, les présentateurs pédalent dans la choucroute. Les fleurs de rhétorique de Fatéma Nouali sont cueillies à froid. Les démêlés de Hakim Belabbès avec la syntaxe française font peine à entendre de la part de ce sympathique réalisateur. Le rappel des trois éditions est expédié à une vitesse vertigineuse. Sur ce, Fayçal Laraïchi et Nour-Eddine Saïl interviennent. Sans parvenir à sauver la mise, leurs laïus étant sans relief. Bref, la grisaille plane sur la cérémonie. Les pitreries de Youssef Chahine ne dérident pas l’assistance. Et l’émotion escomptée des retrouvailles ourdies de Claudia Cardinale avec sa fille ne se produit pas ou à peine. Il faut dire que l’actrice avait plus d’un verre dans son nez lifté.

2,5 millions de dollars investis, aucun dividende pour le cinéma marocain
Au terme de la cérémonie, les comédiens et les cinéastes marocains quittent le poulailler honni. Le film El Crimen perfecto, d’Alex de la Iglesia, va défiler sans eux. Et on les retrouve au salon du Palais des congrès, pestant, avec un ensemble impressionnant, contre la nouvelle équipe du FIFM. On est à deux doigts de l’émeute. Heureusement, elle ne se produit pas. Entre-temps, l’animatrice de 2M, Bouchra Alami, qui a eu des mots avec Mélita Toscan du Plantier, directrice du festival, a plié bagage. La IVe édition a commencé dans la confusion. Apparemment, les responsables n’en ont cure, ternissant ainsi une édition qui possède des arguments éblouissants. Au premier chef, une constellation d’étoiles indécrochables : Sean Connery, Laurence Fishburn, Claudia Cardinale, Oliver Stone, Rosanna Arquette, Charlotte Rampling, Youssef Chahine, Nour Chérif, Yousra, Alan Parker, Victoria Abril, Karin Viard, Guillaume Canet, et tant de comédiens et de réalisateurs starisés. Seulement, ils sont pour beaucoup inabordables. Car, quand ils ne se promènent pas dans les jardins de la Mamounia, flanqués de leurs cerbères dissuasifs, ils s’en vont prendre un verre au Bo & Zine, lieu branché inaccessible, pendant le festival, sans sauf-conduit. Lequel est délivré à quelques heureux – jet set, proches des responsables du festival et presse étrangère people – tandis que le commun, entendez par là cinéastes en disgrâce et journalistes non complaisants, n’y ont pas droit.
En isolant les cinéastes étrangers et en ne favorisant pas délibérément leurs rencontres avec leurs pairs marocains, la IVe édition du FIFM a failli à sa mission première, celle d’établir des ponts entre notre cinématographie et la leur. «Tout festival consiste en un espace où les cinéastes et les techniciens provenant de divers horizons confrontent leurs expériences afin de s’enrichir mutuellement. Le FIFM n’a pas ce souci. Alors, il n’apporte rien au cinéma marocain. Dans ce cas, il aurait mieux valu que les 2,5 millions de dollars alloués au festival soient investis dans une dizaine de productions locales, plutôt que d’être dépensés dans des festivités», se plaint le réalisateur Driss Chouika. La plupart formulent le même grief à l’encontre de la nouvelle équipe, dont ils espéraient plus d’égards. Beaucoup, mécontents de faire uniquement de la figuration, sont sortis du champ, dépeuplant, de ce fait, une manifestation où ils se sentaient hors-jeu.
En dépit de ses imperfections intentionnelles ou involontaires, la IVe édition du FIFM n’est pas totalement à blâmer. Car, sur un point, elle a fait mieux que de ne pas démériter, elle s’est surpassée : la sélection des films en compétition. Rarement la sélection aura été plus homogène dans le haut de gamme et n’aura donné à découvrir tant d’œuvres denses et originales. Exigeantes mais ouvertes vers le public. Signées d’auteurs qui ont un univers personnel riche mais ne cèdent pas aux tics d’un «auteurisme» autoproclamé. Et quand on sait que ces films ont été réalisés souvent dans des conditions aléatoires, cela ne fait qu’ajouter à leur mérite.
A l’exception regrettable de Tenja, commis par le Marocain Hassan Legzouli, qui n’a pas passé la rampe, les films inscrits en compétition sont un régal pour les yeux et les sens. Au point que les critiques, bien avant la proclamation du palmarès, n’arrivaient pas à les départager, tout en ayant leurs préférences.
Mokhtar Aït Omar jeta son dévolu sur Nina du Brésilien Heitor Dhalia. Il était difficile de ne pas se laisser prendre par ce récit qui nous plonge dans le destin d’une jeune fille fragile broyée par l’adversité. C’est simple, d’une fluidité emballante, et d’une infinie complexité émotionnelle. On en retient surtout la composition de Guta Stresser, une actrice principale en état de grâce. C’est elle, d’ailleurs, qu’élisait Mohamed Soukri pour le prix d’interprétation féminine. El Crimen ferpecto, de l’Espagnol Alex de la Iglesia, était son favori. Cette satire qui fait voler en éclats les fondements de la société de consommation séduit par son mélange de tendresse et de violence. On s’émeut de trois fois rien, on découvre des abîmes d’humanité cachée, on est subjugué par le personnage mystérieux acculé au meurtre pour gagner un bonheur interdit. Farid Zahi plaçait en premier Svoi, du Russe Dmitry Meskhinev, une fresque picturale qui raconte brillamment l’évasion d’un tireur d’élite, d’un officier russe et d’un politicien juif d’un camp de détention nazi. Le critique avait aussi remarqué Hoam Rong, du Thaïlandais Itti-Sunthorn Wichailak, un conte dont on garde longtemps la douce musique comme une trace fuligineuse. Mustapha Lalouani, autre critique de cinéma, abondait dans le sens de Farid Zahi. Lui aussi a été frappé par la facture de Hoam Rong, sans oublier celle de Meng Ying Tong Nian, de la Chinoise Xiao Jiang, un récit émouvant où une marginale et un enfant battu se lient et se liguent contre leur défavorable destin. Deux œuvres d’une belle eau. D’ailleurs, les films asiatiques ont tenu toutes leurs promesses, et même un peu au-delà.
Sideways, bien sûr. Sideways, d’abord. Lors de la projection du film d’Alexandre Payn, à la dernière image, il avait déjà rallié tous les suffrages. Il y avait de l’audace à lancer dans le bain marrakchi un cinéaste confidentiel, qui échappe encore au moule des formules et maintient, contre vents et marées hollywoodiens, le cap de films personnels. L’audace se révéla payante. Sideways est un hypnotique road-movie dont on sort grisé, et pas seulement parce qu’il nous propose une tournée des vignobles californiens. On regrettera que pas le moindre accessit n’ait attiré l’attention sur le poignant Nina ou sur le sidérant El Crimen ferpecto. Mais que les jurés aient distingué, pour le prix du jury, à la fois le Chinois Meng Ying Tong Nian et le sénégalais Mooladé, relève de l’intuition la plus heureuse. Xiao Jiang comme Ousmane Sembene ont affirmé dans ces œuvres aussi dissemblables que splendides des points de vue radicaux mais rien moins que dogmatiques. Les comédiens Bogdan Stupka (Svoi) et Vera Farmiga (Down to the bone) iluminent les films dans lesquels ils jouent. L’une et l’autre méritent amplement le prix d’interprétation qui leur est décerné. On se gardera, en revanche, de verser un soupçon de larme sur l’absence du film marocain Tenja, dans ce palmarès. Il ne secréte, malgré sa concision, qu’ennui et agacement. Pourtant il a été préféré par la direction artistique du FIFM à d’autres rivaux. Sûrement, par défaut. Ce qui donne la mesure de l’état du cinéma marocain. «Il est à construire», estime Mohamed Soukri. Pour cela, il importe qu’il se confronte à des cinématographies plus attrayantes. Le FIFM, jusqu’ici, ne lui en a pas offert l’occasion.
Certains guettaient des signes d’essoufflement précoce du FIFM, consécutif au changement de son équipe dirigeante. Ce sont les signes d’un authentique renouveau créatif qui se sont multipliés. L’audace n’est pas la pire des politiques pour faire aimer le cinéma en général et le nôtre en particulier, s’il était bien servi par le FIFM, devenu désormais une vitrine de prestige cinéphilique

Que les jurés aient distingué, pour le prix du jury, à la fois le Chinois «Meng Ying Tong Nian» et le Sénégalais «Mooladé», relève de l’intuition la plus heureuse. Xiao Jiang comme Ousmane Sembene ont affirmé dans ces œuvres aussi dissemblables que splendides des points de vue radicaux mais rien moins que dogmatiques.

Le cinéma marocain est à construire. Pour cela, il est important qu’il se confronte à d’autres cinématographies et le FIFM est là pour le lui faciliter.

Le Prix du jury est allé à Xiao Jiang, la Chinoise et à Ousmane Sembene, le Sénégalais, deux cinéastes inspirés. Ils arborent ici leurs trophées.