Fès : Ces médersas auxquelles la ville impériale doit sa réputation

Fès, capitale spirituelle et scientifique du Royaume, doit essentiellement cette réputation au fait qu’elle abrite l’une des plus anciennes, sinon la première université née dans le monde arabo-musulman, mais pas seulement. La cité regorge de médersas tout aussi anciennes et aussi symboliques…

Al Qaraouiyine demeure pourtant le berceau des sciences et de la connaissance d’où sont sortis d’illustres philosophes, penseurs, scientifiques, sociologues et théologiens, marquant ainsi l’histoire de ce haut lieu de la science et du savoir… Le philosophe et sociologue Ibn Khaldoun, le penseur, physicien Ibnou Rochd, le géographe Acharif Al Idrissi, ainsi qu’Abou Amrane El Fassi, ou encore l’homme de lettres auteur du célèbre ouvrage «Al Majali», Abu Ali Al Kali, le poète Sabek Al Matmati, le grammairien Ibn Ajroum Annahoui, le pape Sylvestre II et le célèbre Cadi Abu Bakr Al Arabi enterré à Fès qui fut le disciple de Abi Hamed Al Ghazali. Des penseurs qui furent d’un apport important, à l’Université Al Qaraouiyine et à travers elle à la société marocaine et aux sociétés arabo-islamiques quant à l’édification de la personnalité islamique, de l’identité religieuse et de la mémoire sociale. Tous ont ainsi laissé des traces, à ce jour existantes au sein d’Al Qaraouiyine qui fut fondée en 862 par Fatima El Fihriya, mais qui, encore de nos jours, continue son activité, demeurant ainsi incontestablement le plus ancien berceau des sciences et de la connaissance du monde arabo-musulman.

Située dans l’enceinte de la médina de Fès, la mosquée a vu, au fil des siècles, son architecture évoluer et s’agrandir. Elle devient, du Xe siècle au XIIe siècle, un important centre d’enseignement dont la gigantesque superficie se mesure par les portes d’accès qui sont au nombre de quatorze, ainsi que par la richesse de sa précieuse bibliothèque disposant de plus de 30 000 volumes dont de nombreux originaux d’une grande rareté. Ce qui renforce son rôle historique qui ne se limite pas seulement à la religion, puisque cette université a joué un rôle culturel, social et politique dans l’éducation, la direction et la réforme de la vie des individus de la communauté musulmane à travers le monde.

Mais au cœur de cette médina de Fès, le quartier autour d’Al Qaraouiyine renferme moult trésors anciens, notamment d’autres lieux de culte où ont été, pendant des siècles aussi, dispensés le savoir et la science. Les «médersas» qui font également partie du patrimoine marocain, car au-delà de leur mission d’éducation, les médersas de Fès ont su garder leur architecture avec un panel de savoir-faire artisanaux et de matériaux marocains, faisant ainsi de cette cité millénaire une réelle capitale spirituelle et scientifique.

Au total, ce sont onze médersas qui meublent l’ancienne médina de Fès, classée patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO au vu de la profusion de ses sites chargés d’histoire, notamment ses 9 000 maisons historiques, ses 83 mausolées et ses 176 mosquées, outre ses 1 200 ateliers d’artisanat d’art et ses grandes tanneries traditionnelles. Tout ceci témoigne de la richesse civilisationnelle et patrimoniale de cette ville, autrefois berceau de la science et du savoir. Plusieurs autres médersas sont à citer, notamment les écoles Sahrij, Sbaiyine, Mesbahia, Mohammadia et Seffarine, (13e et 14e siècles), qui relèvent désormais de l’Université Al Qaraouiyine et sont ouvertes aux étudiants. Au-delà de leur valeur patrimoniale et historique, ces médersas qui ont toujours été un haut lieu de savoir et de sciences à travers l’histoire, entendent, en effet, garder cette vocation en ouvrant leurs portes aux étudiants. Des écoles datant des XIIe et XIVe siècle, sous la dynastie des Mérinides. Il n’en demeure pas moins qu’à côté d’Al Qaraouiyine deux autres grandes écoles se disputent la primauté, l’excellence et la célébrité. Il s’agit de la médersa Bou Inania et la médersa d’Al Attarine

Médersa Bou Inania

Connue du Maroc entier la médersa Bou Inania est une université islamique édifiée entre 1350 et 1357 par le Sultan mérinide Abou Inane et dont l’architecture est un des chefs-d’œuvre de l’art maure. Elle est située au sommet des deux «Talâa», deux grandes artères piétonnes de la médina «commerçante» de Fès, proche de Bab Boujloud et non loin de la place Batha. Elle est la seule médersa de la ville avec celle des Seffarines à avoir un minaret, et elle jouxtait aussi des boutiques permettant son financement, ainsi que de vastes latrines, qui témoignent de son caractère public. En effet, la médersa fonctionnait aussi bien comme une école que comme mosquée du vendredi. A la fois école et mosquée la médersa Abou Inania est particulièrement attrayante, notamment par ses panneaux de cèdre sculptés et ses sols carrelés aux motifs géométriques qui sont une merveille, et en font aussi un site touristique très prisé de Fès. La façade de la médersa a conservé un exemplaire exceptionnel et très complexe d’horloge hydraulique ou «magana» (voir encadré), un système qui permettait notamment de connaître avec précision les heures de prière. Elle fut construite sous Abu Sa’id en 1357 et restaurée par Abu ‘Inan Faris. Cette médersa est un trésor de l’art mérinide. Son architecture est superbe et les détails très élégants.

Le plan général est irrégulier, du fait de l’emplacement, mais une certaine symétrie y est respectée. L’entrée principale mène à une grande cour centrale, sur laquelle s’ouvrent deux halls plus petits, servant aux cours, et surmontés de dômes de bois.

Au fond de la cour se trouve une salle de prières composée de deux nefs parallèles à la qibla. Elle comporte un unique «mihrab», qui fait saillie dans le mur, et quatre colonnes d’onyx. Cette salle est couverte de deux voûtes en bois. Autour de ce complexe principal se déploient les cellules des étudiants, accessibles à partir du vestibule d’entrée via des couloirs étroits.

Médersa d’Al Attarine

Accessible par Talaa Elkbira la médersa Attarine est une ancienne école coranique de Fès. Elle doit son nom au souk des épices Attarine, qui donne également son nom à une grande bibliothèque attenante. Située à quelques mètres de l’Université Al Qaraouiyine, elle se distingue par son architecture sublime entre mosaïques colorées, sol en marbre et voûtes boisées, l’excellence de l’artisanat marocain transpire ici sur les murs. Edifiée en 1323 par le Sultan mérinide Abou Said, son décor est d’une extrême finesse. Ses murs montrent que tout a été mis en place avec raffinement avec des décorations de formes géométriques authentiques.

Sa fonction principale était d´héberger les étudiants de l´Université Al Qaraouiyne. Aujourd’hui elle est considérée comme étant la plus belle médersa de Fès. En effet, outre ses belles structures à l´authenticité typiquement orientale, elle se caractérise par ses somptueuses ornementations. La calligraphie, ainsi que les matériaux nobles tels que Arabesque, Zellige, bois de cèdre…, font de l´édifice un véritable joyau de l´architecture arabo-musulmane. Le vestibule de la médersa donne sur une cour rectangulaire limitée par deux galeries latérales. Deux autres grandes médersas sont à citer, entre autres les médersas de Cherratine et de Seffarine.

Médersa de Cherratine

La médersa de Cherratine est la première réalisation à caractère culturel et scientifique sous la dynastie Alaouite. Elle servait, autrefois, en un espace d’hébergement en faveur des étudiants étrangers. Edifiée sous le règne des Sultans Moulay Rachid et Moulay Ismail, la médersa Cherratine, baptisée du nom de l’espace où officient les fabricants de cordage «Cherrite», est devenue après sa dernière restauration un haut lieu de la culture marocaine. Avec ses 125 cellules réparties sur trois niveaux le long des galeries protégées des regards par des «moucharabieh», les dispositions architecturales de la médersa, notamment l’agencement des chambres autour de cours aux quatre coins de l’édifice, rappellent certaines anciennes écoles du Caire. Le réseau de médersas de Fès a réussi au fil des ans à concevoir et prodiguer un enseignement solide de la religion et faciliter aux étudiants de l’extérieur de la ville de meilleures conditions d’hébergement tout en bénéficiant de l’enseignement et en participant au rayonnement de la cité.

Médersa de Seffarine

Elle fut la 1ère médersa construite à Fès depuis le XIIIe siècle et reflète l’intérêt qui a été accordé aux conditions d’hébergement des étudiants qui choisissent la capitale spirituelle comme destination pour les études. A l’époque, chaque médersa dispense un enseignement précis au profit de ses étudiants. Au-delà de leur mission d’éducation, les écoles traditionnelles constituent aujourd’hui un atout culturel et touristique incontournable pour la médina de Fès au vu de leur charge historique et leur architecture, laquelle témoigne du grand savoir-faire des artisans marocains d’hier et d’aujourd’hui.

Horloge Bouanania

Témoin d’un génie séculaire

Façade de l’horloge hydraulique hier et aujourd’hui

L’horloge Bouanania est une ancienne horloge qui se trouve dans l’une des principales artères de la médina de Fès. En face de la médersa Bouanania, se trouve «lemtaher», endroit réservé aux ablutions et au premier étage de cet ancien édifice, qui date du XIIe siècle, on voit une rangée de treize consoles fixées dans le mur et qui supportent treize vases en bronze, ayant exactement la forme de grandes coupes au bord peu relevé. Un mystère de mécanique et d’automatisme dont Alfred Bel avait fait en 1918, dans «Inscriptions arabes de Fès», paru au Journal asiatique, au mois de juillet de la même année une description précise : «C’est la Magana comme on dit aujourd’hui, c’est-à-dire l’horloge mécanique dont on aperçoit encore sur la rue les treize timbres de bronze, pareils à des cuvettes, posés chacun sur un support de bois sculpté, à quelques mètres au-dessous des consoles de bois également sculptées d’un assez large auvent aujourd’hui disparu». En effet, ce type d’horloge est appelé magana, celle-ci date de 1357. Le facteur de l’horloge est l’horloger officiel de la dynastie mérinide, l’Andalou Ali Danhaji Al-Ḥomayri connu sous le surnom d’Ibn Fahham, disciple de l’horloger-astronome Al-Ḥabbak. C’est l’avant-dernière horloge hydraulique subsistante, contemporaine des premières horloges mécaniques qui existent déjà en Europe depuis le début du siècle. La fonction principale de cette magana est d’indiquer l’heure : il s’agit probablement de l’heure temporaire en usage à l’époque. Les différentes fonctions techniques, réalisées par différents organes sont une interface sonore (cymbales) et visuelle (volets) ; à la fin de chaque heure, une boule en bronze tombe dans la cymbale correspondante, le volet qui y est lié s’ouvre. Il est à remarquer que la première cymbale à droite n’a pas de volet, elle indique le démarrage de la journée et plus exactement As-sobh (correspondant alors à zéro heure). La fonction énergie est hydraulique, elle est assurée par un «moteur hydraulique régulé» avec une transmission assurée par des cordes, des poulies et des contrepoids, le mouvement transmis est rectiligne, le long d’un axe sur lequel un coulisseau assure des déclenchements réguliers à la fin de chaque heure : une boule (sanja) tombe et un volet s’ouvre. La fonction de régulation est de type astronomique, probablement à tympan (grille ou chabaka), une très ancienne technique.