Essaouira l’Andalouse

Le Festival des Andalousies Atlantiques d’Essaouira a célébré sa seizième édition du 31 octobre au 2novembre. Dans une quinzaine de concerts, un hommage a été rendu aux voix féminines portant le patrimoine andalous, judéo-marocain et du malhoun.

En ce long week-end ensoleillé, la vie à Essaouira avait des allures de fête. S’il fait toujours bon traîner dans les ruelles étroites de la vieille ville, même au risque de se faire ruiner par les passages incessants des musiciens de rue, il y avait autre chose dans le fond sonore, lors des Andalousies Atlantiques: une sorte de musicalité propre à Essaouira, née de l’entrecroisement d’un darija et d’un hébreu, à la tonalité similaire. Il y avait de la joie également, de la découverte comme dans les grands mariages, lorsqu’on rencontre des cousins lointains et que l’on s’émerveille béatement qu’ils connaissent nos propres comptines.

Pour cette seizième édition du festival, d’accès gratuit s’il faut le préciser, l’on a prévu un nombre plus important de sièges en attente d’un public nombreux. Et il n’y en avait tout de même pas pour tout le monde. Et pour cause, le festival a offert une quinzaine de concerts nostalgie, allant de la musique andalouse au chgouri judéo-marocain, du malhoun au gharnati, en passant par aissaoua et le flamenco. Et, dans son hommage aux femmes cantatrices, le FAAE a séduit le public par certaines des plus belles voix féminines du moment.

Musique toutes

Dans quelle partie des tréfonds de la mémoire se nichent les paroles des chansons de notre jeunesse ? Que l’on soit amoureux ou pas des genres sus-cités, l’on est soudain surpris de scander des textes que l’on pensait tombés dans l’indifférence. C’est le sentiment partagé par la majorité des Marocains présents au concert d’ouverture, donné par les Hériters d’Al Andalous. La scène partagée par des musiciens de Tarab Jerusalem, sous la direction du talentueux Elad Levi et l’ensemble de l’artiste Anass Belhachemi, a ravivé les souvenirs d’une époque pas si lointaine où la musique andalouse et le chgouri peuplaient les foyers. Chantés par les talentueux Salah Eddine Mesbah, Yohai Cohen, Hanae Touk, Tamar Bloch, Hicham Dinar et Hay Korkos, les morceaux ranimés ont également enchanté le public étranger présent en nombre, pour la découverte.

Un hommage vibrant a été rendu à une grande dame de la musique andalouse, Hajja Ghita El Oufir. Dix ans après sa mort, Dar Souiri a accueilli Chaimaa Imrane, Khayra Afazaz, Samia El Antri, Majdouline Benseghir, Falak Krikez, Darya Mosenzon, Yael Lavie, Hanae El Haddad et Atika Afazaz, pour rehausser l’empreinte marquante de la première pianiste marocaine et membre de l’Orchestre national de musique andalouse de 1958 à 1992.

Tableau exceptionnel que celui présenté par la Compania Leonor Leal, directement débarquée de Séville où le flamenco puise ses racines. Plus tard en soirée, le grand musicien Omar Mettioui, à la tête de l’orchestre Rawafid, a offert au public un aperçu du legs de la tradition musicale andalouse ancestrale d’Al Ala, avant de fusionner la nouba andalouse avec le flamenco de la Compania Leonor Leal. Passé l’étonnement de la fusion parfaite, le charme fut à son comble.
Un beau concert de malhoun judéo-marocain a été donné par Asmaa Lazrek, l’une des plus belles voix du malhoun, en compagnie de l’Orchestre Al Assala de Meknès dirigé par Me Rachid Lahkim. Et l’on n’a pas attendu longtemps avant de retomber dans la nostalgie des chansons de l’impérissable Ben Omar Ziani, qui a ponctué son chant par des anecdotes de ces titres phares: Dour Biha Ya chibani, Choufou halti, Allah yatik b sbar… Et comme il est difficile d’imaginer le festival sans la présence de Raymonde Lbidaouia, la Malkah a chanté en hommage à la chanson marocaine classique et populaire, pour une clôture en beauté.

Essaouira l’Andalouse
Essaouira l’Andalouse

Âmes sensibles, s’unir

L’on peut se demander ce qu’Essaouira aurait d’andalou pour accueillir ce festival dédié aux musiques d’outre-Méditerranée. «L’Andalousie plurielle vit au delà de ses frontières géographiques. Grâce à la musique née sur ses terres, elle vit dans les esprits des gens qui la portent. Et par son héritage culturel, Essaouira est également andalouse», vous répond André Azoulay, président fondateur de l’Association Essaouira Mogador, lors du forum qui se tenait à Dar Souiri dans les matinées du festival. De grands moments d’émotion ont accompagné les échanges et confessions autour des origines andalouses de certaines familles souiris juives ou musulmanes et ce, en présence de personnalités et de public espagnols.

D’autres moments forts de communion ont émaillé le festival, tels que le concert de Susanne Harroch, rendant hommage aux chants darija et hébreu de la communauté juive d’Erfoud, ou encore celui de Dalila Meksoub, chantant pour la première fois une qsida louant le Prophète Mohammed sur un texte du grand poète juif, le maâlem Ayouch Benmouyal Souiri.

Essaouira l’Andalouse
Essaouira l’Andalouse

«A la Zaouia Kadiriya, nous avons chanté des qsaids spirituelles avec nos frères musulmans, pour la première fois dans un lieu de culte. C’était un grand moment pour nous», confie Amos Maimaran, musicien du groupe Tarab Jerusalem, pour qui ce retour à Essaouira a été émouvant de bout en bout. «Nous étions tellement inspirés par cette rencontre avec les amis artistes rencontrés que nous avons prolongé les concerts, de façon imprévue, dans un restaurant de la ville qui nous a laissés jouer jusqu’à cinq heures du matin ! C’était le paradis pour nous», dit-il, bouleversé.

Si «le paradis n’est pas sur terre, il y en a des morceaux», comme dirait Jules Renard. Et Essaouira s’y assimilait visiblement lors de cette seizième des Andalousies Atlantiques. Seul reproche que l’on puisse formuler au festival, c’est qu’il n’ait pas été donné sur la place emblématique Moulay Hassan, pour une communion plus grande et pour qu’un tel patrimoine, aussi beau que divers, ne tombe pas dans l’oubli. En outre et par ces temps de la discorde et des haines en tous genres, une transmission directe des Andalousies Atlantiques sur la télévision nationale n’aurait pas été un luxe. A bon entendeur…