Essaouira cultive la mémoire de l’Andalousie

Malhoun, salsa, musiques arabo-andalouses, flamenco, gnaoua et fusion
ont composé le menu de la IIe édition du Festival des Andalousies atlantiques, à Essaouira. Une place importante y a également été dédiée à la musique et à l’héritage judéo-marocain avec, notamment, la prestation de Karoutchi et une journée consacrée à l’œuvre et à la pensée de Haïm Zafrani.

Samedi 2 octobre. Il est minuit. Le ciel serein d’Essaouira est splendidement illuminé par un vaste feu d’artifice. Les visiteurs sont d’abord émerveillés, puis chagrinés. Car cette pluie polychrome d’étoiles annonce la fin de la deuxième édition du Festival des Andalousies Atlantiques. Et l’on y a tellement pris goût qu’il est difficile d’en être sevré, sans pincement au cœur. Et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, les heureux spectateurs qui ont palpité aux rythmes du festival, s’égaillent à travers la ville. Pour la vivre une dernière fois, s’imprégner de ses parfums, humer ses humeurs, et surtout recomposer les souvenirs, manière de les fixer à jamais, de ces trois journées.

Radio Tarifa mélange flamenco, jazz, rock et musique arabe
En l’espace de trois jours, Essaouira s’est en effet métamorphosée en un îlot radieux où se sont embrassées des musiques, souvent lointaines, scellant ainsi son talent polyphonique. Cité poreuse, qui se laisse griser par tous les vents, elle vibre au rythme de l’ahouach, s’abandonne à la transe des Gnaoua, plane dans les sphères hamdouchies, s’engoue pour le jazz, le pop, le folk, le reggae ou le rap. Avec le Festival des Andalousies Atlantiques, elle étend sa gamme au flamenco, à la salsa et à des communions, a priori improbables, de genres distants. Quant au malhoun, aux musiques arabo-andalouse et judéo-arabe, autres délices servies par le festival, ils n’avaient déjà aucun secret pour cette ville à l’appétit musical insatiable.
On l’aura compris, malgré son fil conducteur, l’Andalousie et ses ramifications, la IIe édition du Festival des Andalousies atlantiques, a été éclectique. Délibérément et dans le meilleur sens du terme. Car chaque concert ressemblait à un voyage, qui nous transportait d’un pays vers un autre, sans que l’on sentît jamais l’oppressante sensation d’étrangeté. Comme si, par la magie de la musique, le monde se fondait en un seul continent, diversifié, multiple, mais uni. Cela est dû à l’exceptionnelle qualité de la programmation, laquelle frappait par sa volonté affirmée de s’affranchir du tout-venant.
Si l’on excepte l’orchestre Chabab Al Andalous, qui sans être incongru, nous est par trop familier, tous les autres concerts nous ont offert des raretés sous forme de morceaux inédits, d’improvisations audacieuses ou de fusions passionnantes.

La voix de Touria Hadraoui évoque «les accents du violoncelle»
A commencer par le groupe Radio Tarifa qui, prenant le relais de l’honnête Chabab Al-Andalous, a d’emblée fait monter l’adrénaline d’une assistance qui grossissait à mesure que le spectacle s’emballait. Happés par ce rugissement de tempête où s’entremêlaient, avec une furieuse harmonie, flamenco, jazz, rock et musique arabe, les passants affluaient de toutes parts vers la Place Moulay Hassan, qui ne pouvait contenir autant de monde. «Ils en jettent, hein !», nous lança une nymphette, entre deux déhanchements affriolants. Au bout d’une heure, Radio Tarifa remballa guitare, basse, orgue, derbouka, ney et luth. Et c’est avec des tympans encore martelés par le flot déferlant de sons électrisants que le public prit le chemin de Dar Souiri.
Là tout était calme, beauté et pureté. Touria Hadraoui allait s’y produire. Quand elle se présenta, dans une vêture sobre et élégante, l’assistance lui fit une ovation respectueuse. Et lorsque sa voix déchira le silence, un frémissement parcourut la salle. Et l’on se remémora cet hommage rendu par J.M.G. Le Clézio : «Son chant est troublant. Les inflexions de sa voix évoquent les accents de violoncelle dans le prélude de la suite pour violoncelle de Bach». L’écrivain avait vu juste. La voix de Touria Hadraoui est incroyablement douce, incomparablement ample et extrêmement généreuse. En un mot, unique. Elle donne un supplément d’âme et un surcroît de sensualité au malhoun et à l’arabo-andalou qui, revisités par Touria Hadraoui, ont pris un bain de jouvence. Ainsi que l’a confirmé ce concert, dont le public ne s’arracha qu’à contrecœur.
Grâce à Radio Tarifa et Touria Hadraoui, la deuxième édition du Festival des Andalousies Atlantiques démarra merveilleusement. La suite fut une succession de moments de bonheur, d’enchantements et de ravissements.

Les Andalousies, c’est une volonté furieuse de décloisonner les genres
Tels le concert flamenco-gnaoua, où le duo impromptu Pedro Solar-Majid Bekkas nous offrit un véritable plaisir décoiffant, le concert acoustique, pendant lequel Karoutchi interpréta le répertoire judéo-marocain, avec une rare justesse marquée d’intense émotion, ou encore ce bouquet final présenté par l’immense Tomatito, guitariste passionnant et passionné, dont les éclairs lumineux éblouissaient la foule, qui en redemandait.
Au Festival des Andalousies Atlantiques, le désir de vraie musique, le goût du risque et l’envie de décloisonner les genres sont une règle d’or. Boris Vian disait que le meilleur moyen de ne pas sortir du jazz était encore d’en agrandir les frontières. On peut en dire autant de toutes les musiques. Touria Hadraoui et le groupe Guason nous en ont fourni la preuve, lors du festival, en frottant la salsa de l’un au malhoun de l’autre. C’était ingénieux et prodigieux.
Si la musique a constitué l’essentiel de la IIe édition du Festival des Andalousies Atlantiques, les colloques n’ont pas été de simples pauses instructives. Ils étaient en liaison organique avec la thématique principale, l’Andalousie. Et comme la musique, ils étaient dédiés à la mémoire de cette période ardente, foisonnante, généreuse, pendant laquelle le sectarisme n’était pas encore de mise. C’est ainsi qu’en retraçant la chevauchée fantastique des Almoravides et des Almohades, le colloque sur «l’Itinéraire des Almoravides et des Almohades», concocté par la fondation L’Héritage andalou, nous fit plonger dans ces XIIe et XIIIe siècles bénis, où l’art islamique, fortement trempé dans les sources andalouses, atteignit son apogée, comme en témoignent la Grande Mosquée de Séville, la Koutoubia à Marrakech, la Mosquée Hassan à Rabat, et la Mosquée de Tinmel.
La veille, on avait assisté à une rencontre d’une tout autre nature. Haïm Zafrani en était le sujet. Penseur fécond, doué d’une curiosité sans rivages, continûment alertée, vorace et insatiable, l’auteur de Mille ans de présence juive au Maroc (*), n’avait pas cessé, de son vivant, d’arpenter le patrimoine du judaïsme marocain, pour le mettre en vive lumière et en entretenir le feu grégeois. Las ! doit-on se désoler, par une volonté affichée de gommer la présence juive au Maroc, les fossoyeurs de notre histoire prennent un plaisir coupable à en effacer les empreintes, amputant ainsi le Maroc d’une large part de son identité. Mais des hommes de bonne volonté commencent à s’élever contre cette manière de tordre le cou à l’histoire : «La pensée et l’œuvre de Zafrani prennent, dans ce contexte, toute leur importance, étant donné l’intérêt qu’accorde l’historien aux multiples facettes et dimensions de cette histoire du Maroc et à celle du judaïsme marocain», a souligné André Azoulay, ajoutant que «plus personne ne doit prendre comme prétexte l’absence de telles études, car Zafrani nous a légué une bibliothèque très riche et de nombreux disciples, dont la majorité est d’origine musulmane». De fait, Haïm Zafrani avait beaucoup d’épigones, qui se font un devoir de perpétuer son enseignement, contre vents et marées. Certains d’entre eux étaient présents au colloque. Ils ont évoqué, avec une émotion retenue, et parfois un jubilatoire lyrisme, la personnalité protéiforme de ce penseur, capable d’écrire, avec un talent égal, aussi bien sur l’histoire et l’art que sur la musique arabo-andalouse et judéo-marocaine. Et non sans une certaine lucidité persuasive : «Le judaïsme est une partie de l’histoire du Maroc. Il a vécu sur la terre du Maroc, non contre l’Islam, mais grâce à l’Islam», affirmait-il. Qui oserait en disconvenir ?

Le flamenco (mémoire andalouse oblige) a été à l’honneur durant le festival, magnifiquement représenté par le grand Tomatito.