Driss Ksikes, Les sentiers de l’indiscipline, Éditions En Toutes Lettres, Casablanca 2021.

Qu’est-ce que penser, percevoir, concevoir, sentir, rêver, depuis des visions déterritorialisées de soi et du monde, changent dans notre façon d’habiter, de sentir et de penser le monde ? Le texte proposé ici revient sur les apports transversalistes des quelques pratiques « indisciplinaires » à l’occasion de la parution de Les sentiers de l’indiscipline.

Si l’indiscipline n’est ni un anarchisme ni un nihilisme, chemin faisant elle représente un spectre qui hante les institutions (Etat, familles, socio-cultures savantes, profanes, indigènes…) et les imaginaires. En réfléchissant de manière coruscante sur les « sentiers » qui mènent à cette notion et à ses problèmes, Driss Ksikes ouvre des pistes de recherche novatrices et espère substituer la pensée à l’hypnotisation inimaginable des individus réifiés. C’est alors la cosmo-citoyenneté qui aura à faire de l’indiscipline une ressource, une chance, un détour, délibérément inactuels. Un livre sur l’indiscipline, ressortît-il, comme celui de D. Ksikes, d’une autobiographie intellectuelle, mobilise constamment une ambition de ce que doit être son lecteur, citoyen ou sujet. Autrement dit : la visée de ce que doit être l’indiscipline et ses métonymies ou ses négatifs. Celle-ci renvoie à son underground : mettre en évidence une contre-culture et une esthétique chronopolitiques dont l’une des fonctions est la transmutation des valeurs et l’invention d’un mode d’emploi des institutions autrement libérateur et non inhibiteur. L’esthète en politique est sans relâche politique en esthétique.
Les épistémès périphérisées et dominées par les divers « centres » hégémoniques universalisés et instigatrices de colonialité (p. 185 et suiv.) ont abouti depuis quelques décennies à la production de nombreux textes critiques des sciences humaines et sociales, ainsi que des critiques adossées à l’esthétique, à la littérature, aux arts, mais qui ne sont quasiment pas cités dans les pays du Nord même quand leurs auteurs (au féminin et au masculin) sont originaires de pays africains, par exemple, et sont traduits en arabe, en français ou en anglais pour être étudiés dans les universités des pays du Sud .
Avant d’aborder le thème génésique de Les sentiers de l’indiscipline, il y a lieu de noter que ce livre tente d’emblée de mettre en évidence et de faire ré-émerger de tels auteurs initiateurs de l’indiscipline « médiale » promouvant, entre autres, les études dites postcoloniales ou subalternalistes qui ont fécondé les études littéraires aux Etats-Unis d’Amérique, en Europe, mais furent occultées, voire piétinées, par des membres ethnocentristes de la communauté scientifique occidentale ou « nationale », spécialistes des sciences humaines et sociales et d’études littéraires. L’occultation académique, qui se double d’une domination institutionnelle, se traduit à tord et à travers par la méfiance envers des positionnements présumés être communautaristes ou essentialistes des auteurs issus des pays du Sud ou des marges de l’humanité ou des diasporas – depuis la traite négrière jusqu’aux sociétés encore périphérisées ou autochtonisées. Effectivement, ces auteurs revendiquent la mémoire et l’héritage culturels de leurs récits de vie ou encore de leurs corps compris comme usine de l’âme, théâtre ontologique de l’intime. Parallèlement à l’affirmation des mouvements sociaux et des individus, – qui luttent pour des formes épistémologiques autonomes « indisciplinées », pour la (re)connaissance de leurs discours et de leurs statuts juridiques pour « gouverner » eux-mêmes leurs territoires existentiels et leurs choix ontologiques -, nombreux sont encore les intellectuels qui glorifient un insécable universalisme incapable de reconnaître les variations des configurations de l’altérité à l’œuvre dans la singularité irréductible des réalités complexes qui affectent, et les identités tant personnelles que collectives des acteurs concernés, et les « sentiers » de solutions inhabituelles qu’ils promeuvent, et cela de manière contrapontique face au « primitivisme des indigènes » (p. 164). En rejetant, au nom d’une loi jupitérienne, l’imaginaire, la vie, l’être-au-monde, à l’œuvre dans les savoirs produits par des auteurs trans(in)disciplinaires, ce primitivisme des hidalgos postmodernes correlle avec ceci, que « l’universel est souvent atteint aux dépends des autochtones » (p. 265). D’où la nécessité de mettre en perspective la notion d’indiscipline car elle permet de « surtout de faire gagner en visibilité les idées tierces, alternatives. Par le logos et par la praxis surtout. S’ériger en contre-modèles d’un autre monde possible. » (p. 66)
L’idée directrice d’équivalence des désirs intraitables et de l’indiscipline est centrale chez D. Ksikes ; elle transparait à travers « l’égaliberté » qui est « historiquement due » (p. 52) à l’ensemble des humains et des non humains « disciplinés » et parqués dans les marges des savoirs des maîtres et dans les tourments socioculturels des « disciples » inventés par ces maîtres au prétexte de les « civiliser », de les « contrôler » (p. 37) ou encore de les « déciviliser » (Aimé Césaire) par les taxinomies infantilisantes, assujettissantes, oblitérant les processus d’autonomie et de subjectivation indisciplinés et rhizomatiques.
En clair, « l’indiscipline ne serait pas son opposé [la discipline], mais le signifiant d’une mise à distance qui permet de s’ouvrir, à partir d’un carrefour horizontal, sur le talent, l’expérience, l’observation, le multiple, l’insaisissable, l’inconnu, le circulaire, l’imprévisible et, à l’horizon, l’utopie d’une possible transformation (…) Elle ne déroge pas au respect par l’incivilité, comme le prétendent les tenants de l’ordre établi, mais également par nécessité, comme le montre le désir de liberté qui en détermine l’élan » (p. 43). Or donc, même comprise comme processus de création continu, l’indiscipline se voit rejetée par les zélotes de l’ordre et concomitamment par les laudateurs d’un universel frauduleusement universel pourvoyeur d’injustices épistémiques généralisées (pp. 172-173).
Dans ce contexte d’un universel inégalitaire parce que rejetant la reconnaissance éthique du pluriversel et des altérités, la publication du livre de Driss Ksikes : Les sentiers de l’indiscipline, arrive au moment voulu. Son importance comme celle d’autres penseurs auxquels l’auteur renvoie, est transversale, trans-identitaire, déterritorialisée. En effet, leurs actes de penser, de dire et de « monstrer » le « monde possible », sont inséparables des combats concrets qui visent, au niveau planétaire, à transformer la logique protéiforme de dévastation des lieux, des territoires et de l’être-au-monde des êtres vivants qui les habitent, tout en consacrant les écarts abyssaux de la non « égaliberté » (p. 52), de la pauvreté culturelle et intellectuelle dans tous les espaces urbains et non urbains du monde.
Si D. Ksikes enseigne aujourd’hui aux Maroc et USA, ses idées ou sa théorie sont directement inspirées de son engagement auprès des individus et des acteurs sociaux capables de « sérendipité » (p. 95) et auprès des descendants des populations autochtonisées par des savoirs qui les réifient. Dès lors comment les indiscipliné-e-s refondent l’universel ? Celui-ci « n’est possible que par déplacement latéral, écoute attentive des significations et sonorités qui mutent et transforment notre conception du monde. Qu’in fine, l’universel ne peut être rendu par une symphonie mono-dirigée, mais nécessairement par une polyphonie multi-centrée » (p. 168). Aussi, sur le plan théorique, D. Ksikes considère-t-il que si « cette manière de penser autrement, entre-deux, à part, ne fait pas recette face aux assignations identitaires et aux micro-nationalismes accentués par la mondialisation » (p. 169) et face aux « producteurs d’universels suspects » (p. 180), ces assignations ne peuvent pas continument obstruer le travail du Complexe (complexus : ce qui est tissé ensemble). Le livre de D. Ksikes étant un Complexe, tout autant que le paradigme indisciplinaire qui lui est immanent. De ce fait, l’auteur assemble et associe sans les séparer les plus amples diversités et les contraires dialectiquement liés. La difficulté de penser l’indiscipline, c’est d’emblé cette difficulté de penser la « symphonie mono-dirigée » dans la « polyphonie multi-centrée » et inversement. C’est ce qui explique le recours de D. Ksikes aux « connecteurs organiques » qui échappent au « biopouvoir » (le contrôle de la vie des individus selon Michel Foucault), au discours du maître et à celui de l’universitaire. À contre-courant des « cadres académiques, disciplinaires, stricts » (p. 144-145), « les connecteurs organiques se distingueraient par leur patience et leur capacité, en tant qu’acteurs aux confluences de plusieurs espaces et modes d’action, à initier des dynamiques co-construites et durables. Et c’est cela qui les apparente aux indisciplinés. » (p. 234). Partant, on comprendra que D. Ksikes considère que les visions du monde et les praxis des « connecteurs organiques » et des constellations humaines « indisciplinées » (communautés autochtones, « individus ingouvernables », imaginaires, corybantes et artistes agoniques, pulsions désœuvrées, etc.), sont capables de générer récursivement un modèle de savoirs et d’universel alternatifs. A travers « la métaphore [deleuzienne-guattarienne] de l’élargissement du savoir » (p. 122-123), D. Ksikes en est « venu, écrit-il, à réaliser comment le poète-penseur nous indique un premier au-delà du savoir, par la rencontre du sensible et de l’intelligible » (p. 124). Rencontre qui « est une créolisation de la pensée » (p. 187) et un « braconnage épistémologique » (p. 128). Autrement dit, l’auteur rappelle dans « La Grille et l’océan » (pp. 121-138) que la déterritorialisation de la philosophie, notamment politique, comme d’ailleurs « la littérature mineure » et les sciences sociales, « induisent par extension un rapport décomplexé avec le savoir » (p. 123), d’une part. Et, de l’autre, il met en évidence l’échec, depuis E. Durkheim, de l’aggiornamento des sciences sociales qui avaient au départ été formulées pour étudier et analyser les institutions sociales et les dispositifs de domination. Et cela, dans la perspective critique tantôt utopique tantôt performative de reconfigurer l’être-en-commun social en édifiant, sinon en postulant, une humanité meilleure, un monde décolonisé, mais néanmoins achoppant sur la « gouvernance » globalisée postcoloniale. Celle-ci aidant, cette postulation ou intention utopique de ré-humanisation du monde, a été mise de côté par les divers acharnements politiques et économiques à contrôler et à domestiquer les savoirs et les disciplines scientifiques. Quid des actes « de décloisonner les savoirs pour mieux décoloniser la pensée et l’imaginaire, de passer des savoirs surplombants (…) à une épistémologie attentive aux interstices, aux bricolages, au poétiques inaudibles » (p. 187) ? C’est, entre autres, à cette question destinale que D. Ksikes tente d’apporter des éléments de réponse puisés dans ce qu’il appelle « la généalogie des processus qui échappent à l’institution » et qui « géo-poétisent » les concepts et les subjectivités agissantes.
La démarche théorique de D. Ksikes est indissociable d’un type de solidarité transversaliste avec les individus et les groupements humains « indisciplinés » en lutte avec lesquels ou à partir des travaux théoriques desquels il travaille. Cette démarche, en débouchant sur la nécessité de décentrer autrement l’autoritarisme « indiscipliné » des pouvoirs et des exploitations économique et cognitive, réinvente des « fabriques de sens décentrés » (pp. 199-206) et d’autres configurations du vivre-ensemble, connectées, elles, sur des lieux et des territoires produits par le tissage collectif des lianes et des filaments de la survie comme art de « plus-être » immanents aux béni- ou « Aït-débrouille ». Dans « Carnets de bord » ou dans les portraits qu’il en esquisse, l’auteur évoque ses rapports heuristiques avec des « connecteurs organiques » acentrés que sont, par exemple, Fatema Mernissi, Edward Said, Abdelkébir Khatibi, Franz Fanon, Seloua Lust-Boulbina, Abdelfattah Kilito, J. L. Borgès…
Dés-essentialisée, la notion « connectrice » d’indiscipline est à approcher comme désignant un processus à mettre en œuvre sur tous les lieux de vie, tous les terrains et dans la pensée, non pas seulement comme une politique ontologique mais encore une philosophie politique des relations et des singularités porteuses de pratiques collectives et individuelles existentielles pluri-centrées.
En repensant la part invisible et donc refoulée des disciplines institutionnelles, Les sentiers de l’indiscipline est un ouvrage précieux et critique car il procède d’une épistémostalgie (pour détourner la notion de « solastalgie » forgée par le philosophe australien Glenn Albrecht ) en ce que pour D. Ksikes les recherches anthropo-politique et esthétique se situent, d’une part, dans une vision du monde qui se ressource dans la sylve fécondante de la multiplicité des arts d’exister et d’apparaître des acteurs individuels et collectifs concrets, et visent, d’autre part, à déconstruire l’hégémonie ethnocentrée des disciplines académiques et plus généralement institutionnelles et normatives.
D. Ksikes n’est pas seulement un penseur de l’éducation aux indisciplines comprises comme arts alternatifs à la castration institutionnalisée de l’imagination créatrice. Il est aussi un esthète qui outrepasse pour les reconfigurer la nostalgie de l’humanité fragmentée et l’histoire des savoirs qui ne sont pas fondés sur les divers dualismes essentialistes aliénants et schizophrénisants (culture/nature, sujets/objets, masculin/féminin, centre/périphérie…). Ses Sentiers de l’indiscipline invitent à la problématisation sans détours des dualismes que voilà. Car, se parant d’universalisme mono-dirigé et asymétrique ou inégalitaire, ils siphonnent et écrasent les individus et les populations qui s’activent à faire advenir des pluri-mondes aux logiques différentes, une nouvelle civilisation non asymétrique.
Signé : Bouazza Benachir