Design : Radouane Lotfi à  la conquête du Moyen-Orient

Né en 1976, à  Rabat, Radouane Lotfi a choisi la voie du design, dans lequel il s’est rapidement fait un nom, au point de s’attirer l’admiration des clients du Moyen-Orient?
Il finit par installer à  Bahrein une antenne de son cabinet Esprit Design Maroc?
Parcours d’un artiste talentueux doublé d’un manager entreprenant.

La valeur n’attendant pas le nombre des années, le design marocain, en dépit de son jeune âge, non seulement s’affirme sur ses terres mais séduit au-delà des frontières. Les théières de Hicham Lahlou, les meubles sculptés et avant tout fonctionnels de Jamil Bennani, les variations textiles de Soumiya Jalal Mikou ou les bijoux d’inspiration berbère de Amina Agueznay font recette à Paris, Londres, New York et dans les pays du Golfe. A cet égard, Radouane Lotfi décroche le pompon, en ouvrant à Bahrein un cabinet de design baptisé Esprit Design Golfe. Avec la volonté de promouvoir le savoir-faire marocain en matière de design et d’artisanat. «Quand nous avons envisagé ce projet, nous nous sommes dit qu’il importait que cette annexe ne soit pas seulement la vitrine de nos produits mais celle de tout le design et l’artisanat marocains. Et nous nous tenons à cette règle de conduite», assure Radouane Lotfi.

Lotfi s’est formé d’abord aux arts plastiques avant de virer de bord
Enfant, Radouane Lotfi avait déjà le sens de la décoration. Ses moments perdus, il les passait à égayer et à embellir la maison familiale, avec la bénédiction de sa mère, ravie de voir son fils pétri précocement de talent. Le père, lui, est un adoul. Sa piété est exemplaire. Il la transmet à ses enfants, de manière subtile. Convaincu de la compatibilité de l’art avec la religion, il ne voyait aucun mal à ce que Radouane se destine lentement mais sûrement à la chose artistique. «Bien que profondément religieux, mes parents avaient un culte pour l’art, surtout islamique. Ils en étaient fiers, et notre demeure regorgeait de calligraphies et d’objets témoins de l’extrême raffinement de la civilisation musulmane. En outre, ils ne cherchaient pas à infléchir le cours de notre avenir. Ils exigeaient uniquement que nous menions nos études honorablement et que nous soyions parmi les meilleurs de la classe».
Ne tenant pas à trahir sa vocation, Lotfi choisit la branche des arts plastiques au lycée des Orangers, à Rabat, où il fit une excellente impression. Bac en poche, il partit pour Casablanca. L’école des Beaux-arts lui tendait les bras, mais la décoration d’intérieur l’attirait davantage. Par chance, Art Com avait inscrit le design à son programme, cette année-là. Il sauta sur l’aubaine. Son ardeur à l’ouvrage enthousiasmait ses professeurs. Après quatre années de sérieuses et brillantes études, il en sortit bardé de diplômes. Direction : le cabinet de l’architecte Saïd Lahlou, le premier au Maroc à se consacrer au design. «Je serai éternellement redevable à Saïd Lahlou de m’avoir réellement formé à ce métier, dur à acquérir», reconnaît Lotfi. Ce qui ne l’empêcha pas, en 1998, d’écouter le chant des sirènes de Dubaï.

Après Art Com, il exerce chez l’architecte Saïd Lahlou, auprès de qui il a beaucoup appris

En effet, c’est dans cette principauté dorée et clinquante que ce designer de 28 ans emporta ses pénates. Grâce à un de ses fidèles clients moyen-orientaux. «Quand je faisais partie du cabinet de Saïd Lahlou, ce client nous chargeait de refaire la décoration de ses maisons marocaines. Mon style l’agréait. Il me proposa alors de partir pour Dubaï afin de redécorer un grand hôtel qu’il possédait là-bas», raconte Lotfi. Ce qui le frappa au premier chef, c’est le luxe dans lequel baignait cette cité qui ne dormait jamais. «C’est vraiment le Las Vegas du Moyen-Orient». Luxe, opulence et suractivité. Là-bas, on ne pouvait pas rester oisif. Les offres pleuvaient sur Lotfi, tant et si bien qu’il peinait à s’acquitter de toutes les tâches. Tout autre que lui n’aurait pas quitté cet eldorado ; lui s’y résolut dans l’espoir d’exaucer son vœu le plus cher : fonder son propre cabinet.
En 2003, Esprit Design Maroc vit le jour. La réputation de son créateur était telle que les clients se bousculaient au portillon. Des bourgeois marocains essentiellement. Ensuite, Lotfi se souvient des chalands du Moyen-Orient. Il reprit langue avec eux. Aussitôt, les commandes décuplèrent. Dès lors, l’idée d’ouvrir une annexe dans cette partie du monde s’imposa à lui. En 2007, Esprit Design Golfe planta son décor à Bahrein. Au bout d’une année, une quantité impressionnante d’interventions, dont les décorations du Parlement et de la Grande mosquée de Bahrein. Et pas uniquement dans cet émirat. Ainsi, il fut sollicité pour la réalisation de la réplique du célèbre café parisien Les Deux Magots à Qatar, Dubaï, Abou Dhabi et Bahrein.
Esprit Design Golfe marche très fort. La raison en est l’attrait qu’exercent l’artisanat et le design marocains sur les habitants du Moyen-Orient. «Il n’y a pas une maison dans cette région où l’on ne trouve pas des objets ou des meubles marocains», jubile Lotfi.

Au design marocain, Radouane Lotfi reproche son folklorisme et son élitisme
Alors, heureux ? Le directeur général d’Esprit Design serait un être comblé si le design, en faveur duquel il ne cesse de militer, avait meilleure allure. «Au Maroc, il pousse de plus en plus de designers. Mais ceux qui sont dignes de ce nom sont rares. Je trouve que le design a grand besoin d’être revu et corrigé dans le bon sens. A commencer par son identité, qui ne transparaît pas souvent. Quand on contemple un objet japonais, par exemple, on reconnaît d’emblée sa provenance, tant son identité est transparente. Ce qui n’est pas le cas pour nos créations. Pour y parvenir, le chemin est encore long. Ce n’est pas le design selon les canons de cet art que l’on trouve sur le marché, mais le design folklorique. Les créateurs s’inspirent de l’artisanat, comme il se doit, sauf qu’ils le pervertissent en surchargeant leurs produits de couleurs, de motifs et de formes. C’est ce que j’appelle le design folklorique, qui ne rend pas justice à cette touche proprement marocaine si estimée de par le monde», blâme-t-il.
Autre travers du design que Lotfi pointe du doigt : son caractère élitiste. «Jusqu’à présent, le design marocain demeure extrêmement cher, donc inabordable pour les bourses modestes. Quand un client vient voir un designer pour acquérir une salle à manger, il en est immédiatement dissuadé par le prix : 50 000 à 60 000 DH sinon davantage. C’est de la pure folie. Il faut savoir que le terme “design” a fait son apparition avec le début de l’industrialisation, c’est-à-dire de la fabrication en série des meubles et des objets décoratifs qui, du coup, coûtent et reviennent beaucoup moins cher. Or, notre design est généralement manuel, ce qui augmente son prix de revient, lequel se répercute sur le prix d’achat. La solution est que le design entre dans la voie de l’industrialisation. Hicham Lahlou l’a fait pour ses théières et ça été une réussite, pourquoi ne pas suivre son exemple ?» Message transmis.