Des titres à  découvrir en ce début d’année

Rien de changé. Le livre marocain se porte mal. Les lecteurs le snobent. Les libraires répugnent à encombrer leurs rayons et privilégient le livre scolaire. Résultat : malgré les quelques éditeurs qui continuent à faire du militantisme culturel, la saison est tout sauf palpitante.

Ya-t-il une rentrée éditoriale au Maroc au sens conventionnel du terme ? Rien n’est moins sûr, répondent les éditeurs interrogés. En tout cas, rien à voir avec ce qui se passe en Europe. Là-bas, la rentrée s’accompagne de prix, de salons, de festivals, et d’autres manifestations culturelles, lors desquelles les éditeurs lancent sur le marché leur production en essais, romans, livres de jeunesse, beaux-livres et écrits historiques, politiques ou sociologiques.

Au Maroc, un livre qui frôle la barre des 1 500 exemplaires est un best-seller
Au Maroc, le livre scolaire accapare le marché de juin à octobre, autant dire la moitié de l’année : libraires, distributeurs et imprimeurs délaissent le culturel pour se concentrer quasi exclusivement sur les manuels scolaires. Les librairies spécialisées, qui continuent de résister à la tentation du scolaire, sont rares et ne dépassent pas une dizaine, selon les estimations les plus optimistes. En outre, la quantité insignifiante de titres et de tirages ne peut créer l’événement. A titre de comparaison, en France, on a enregistré, en 2004, pas moins de 800 nouveaux titres lors de la rentrée littéraire qui démarre juste après la saison estivale. En somme, l’équivalent de ce qu’ont publié, depuis leur création, les cinq ou six maisons d’édition les plus fécondes au Maroc : Eddif, Le Fennec, Afrique-Orient, Marsam, Editions Tarik. Les plus prolifiques d’entre-elles éditent un maximum de 15 titres par an, avec un tirage moyen de 1 000 à 1 500 exemplaires. Un livre qui frôle la barre des 1 500 exemplaires de vente est considéré comme un best-seller. Il y a des éditeurs, nous assure-t-on, qui ne se hasardent pas à tirer plus de 500 exemplaires d’un titre. C’est justement le nombre vendu pour le roman Al Qounfous d’Ahmed Bouzfour, qui lui a valu le Prix du Maroc de l’année écoulée. «Une honte pour la culture !», s’était écrié l’auteur, avant de refuser la distinction.
Bien que le livre ne séduise pas le lectorat marocain, quelques vaillants éditeurs n’en continuent pas moins de braver cette «honte» dont parle le nouvelliste marocain Bouzfour, et font coïncider leurs modestes sorties avec quatre ou cinq rendez-vous annuels jugés importants. Le salon du livre de Tanger (qui se tient en février), celui de Casablanca (qui devient annuel à partir de cette année), le Prix du Grand Atlas, impulsé par le service culturel de l’ambassade de France, et le Prix du Maroc du livre, initié par le ministère de la Culture. «Ce dernier, d’une portée très limitée, passe pratiquement inaperçu», s’accordent à dire les éditeurs. Autant dire que les parutions sont circonscrites entre novembre et mai.

Eddif se spécialise dans le roman et l’essai
Eddif, la maison d’édition de Abdelkader Retnani, après quelques déboires de parcours, qu’il serait inutile d’évoquer ici, a l’air de se restructurer et de se spécialiser, notamment dans le roman et l’essai. Elle nous livre sept titres, parus entre octobre 2004 et janvier de la nouvelle année. Elle démarre la saison avec L’Amante du Rif, de Noufissa Sbaï, deuxième roman de cet auteur, tiré du scénario du film les Yeux secs de Narjis Nejjar, après L’Enfant endormi, paru en 1987. Et Une saison de tourmente, de Hafid Fassi Fihri. Mais c’est Le livre de Pierre, d’Alain Rodrigue, coédité avec Paris Méditerranée, sorti en décembre, qui fera sûrement date. Voilà une œuvre de fiction, où l’auteur de L’Art rupestre du Haut-Atlas marocain, (édité en 1999, chez l’Harmattan), transporte le lecteur sur les cimes de Jbel Lamsikh, pour lui faire découvrir, avec Pierre Delcourt, archéologue fictif, un crâne d’enfant appartenant à la période paléolithique moyenne. Rodrigue, lui-même préhistorien, fait vivre à Pierre des visions sur les sites des fouilles. Il plonge le lecteur dans une histoire abracadabrante qui fonctionne à merveille, le tenant en haleine en le faisant retourner 25 000 ans en arrière. Dans les semaines à venir, les éditions de Retnani s’apprêtent à sortir J’ai mal à moi, de Souad Benhachem Alaoui, ouvrage sur le harcèlement sexuel des enfants au Maroc ; Sous et soucis, d’Anass Guessous ; Les Amants de Fès, de Maria Ghorfi. Malgré ses difficultés, l’éditeur continue à y croire, parce que, dit-il, le métier du livre est celui qui le passionne le plus. «Il faut toujours garder de l’espoir. Je ne nie pas que le ministère de la Culture, malgré les moyens limités dont il dispose, fait beaucoup pour le livre. C’est le ministère de l’Education nationale qui ne joue pas son rôle. Ce ministère doit inclure dans ses programmes des auteurs marocains, qui devraient devenir des classiques. Il n’y a pas que Victor Hugo. Au lieu de 1 500 exemplaires, nous tirerions 30 000 et plus. C’est ce qui sauvera l’édition marocaine, et du même coup l’écriture et la culture dans notre pays d’une façon générale. Pourquoi ne pas programmer, par exemple, dans notre enseignement, quelques écrits sur les années de plomb, pour que les Marocains apprennent leur histoire récente ?»

«Les distributeurs ne s’intéressent pas au livre et il n’y a pas de véritable libraire qui oriente et conseille le lecteur»
Plus jeune qu’Eddif, mais aussi dynamique et ambitieuse, les Editions Tarik, créée en 2000, en est à son
60e titre, dont 20 % sur la mémoire. Cette maison a démarré la saison avec un livre d’Henri Michel Boccara, Le Plumier, et Les Nouveaux penseurs de l’Islam, de Rachid Benzine, sortis tous les deux en décembre. Boccara est un médecin qui vit à Marrakech depuis 1964. Nouvelliste et romancier, mais surtout humaniste invétéré, il décrit dans ce petit livre de 150 pages l’errance d’Idder, enfant d’Azilal. Celui-ci est le héros de cette simple et émouvante histoire, tour à tour drôle et tragique, à travers laquelle l’auteur nous immerge dans les bas-fonds qui cristallisent les travers du Maroc.
Pour faire connaître au public marocain l’un de ses meilleurs auteurs, cette maison a réédité deux romans de l’enfant de Tafraout, Mohamed Khaïr-Eddine, disparu en 1995 : Une odeur de mantèque et Agadir, tous deux publiés avec le concours des services de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France au Maroc. Démarche d’autant plus louable que ces deux ouvrages, parus auparavant aux éditions du Seuil, sont introuvables. Pour un prix très abordable : 30 DH. Pour 2005, Tarik éditions prévoit la sortie de Les Marocains des deux rives de Zakya Daoud ; deux livres de mémoire sur les années de plomb. L’un, Correspondances de prison, signé par Driss Bouissef Reggab (qui a déjà à son actif A l’ombre de Lalla Chafia, sorti en 1989). Et la traduction en arabe du fameux Héros sans gloire de Mehdi Bennouna.
Rachid Chraïbi, de Marsam, se plaint surtout de la mauvaise distribution du livre marocain. Il accuse les distributeurs de ne pas faire leur travail. «Ils sont plus intéressés par le livre scolaire et la distribution de la presse que par le livre littéraire, c’est le nœud du problème», dénonce-t-il. Il n’épargne pas, non plus, les librairies, qui «ont des belles vitrines qui cachent des coquilles vides. A l’intérieur, il n’y a personne pour orienter et conseiller le client. En plus, elles privilégient le livre étranger aux dépens de son correspondant marocain».
Au départ, une galerie d’arts graphiques créée en 1975, Marsam, diversifia sa gamme et se lança dans l’édition en 1999. Avec un certain bonheur, comme en témoigne l’accueil fait au Ralliement du Glaoui, ouvrage signé par le propre fils de l’ex-Pacha de Marrakech. Voilà l’un des rares livres qui sortent du lot pour connaître un fulgurant succès commercial. Les 5 000 exemplaires tirés en juin dernier sont déjà écoulés. Marsam en a retiré autant, en novembre dernier. Ce n’est pas tout : la version arabe de ce récit historique controversé, «qui n’engage que son auteur», précise l’éditeur, verra bientôt le jour (5 000 exemplaires). Quelle est la raison de ce brin d’espoir, qui apparaît comme une étoile filante dans le ciel sombre du livre marocain? «Il y a toujours cette soif des Marocains de connaître leur histoire», répond Rachid Chraïbi. Mais pas uniquement, continue-t-il, «le prix a joué un rôle important dans le succès de ce livre, en plus de la campagne de promotion que l’auteur lui-même a menée pour le faire connaître à un large public». Un pavé de 400 pages à 60 DH ne laisse pratiquement aucune marge bénéficiaire, c’est tout simplement le prix de revient de l’ouvrage, si l’on en croit l’éditeur. Marsam prépare cinq autres titres pour janvier-février 2005, dont un, Femmes de prison, parcours croisés, du collectif Synergie civique, avec la coordination de Nour-Eddine Saoudi, professeur, journaliste et ancien prisonnier politique, et une note introductive de Fatima Mernissi.
Les éditions Le Fennec, de Leïla Chaouni, créées en 1987 (elles comptent 300 titres à leur catalogue, avec une moyenne de 15 à 20 titres par an), entament la saison littéraire avec un roman sorti en décembre, Grâce à Jean de la Fontaine de Mohamed Nédali. L’histoire, un récit du terroir, au fil duquel nous ferons la connaissance de Aziz, qui appartient au clan des N’chaïtyas (noceurs), opposé à celui des Sloughis (gens du cru), opposé à celui des Frérots-toutes-tendances. Les protagonistes de cette fresque devront s’affronter sous les yeux de Malika Tazi, qui, par deux fois, changera le cours du destin du narrateur. La description du monde rural, trop souvent méconnu, se mêle ici à celle du pouvoir urbain omniprésent, dans un style décapant et plein d’humour.
Côté livres enfants et jeunesse, Marsam a entamé la rentrée avec six titres parus en octobre, en vue du Salon de Montreuil de Genève (pour livres enfants et jeunesse). Deux sont signés par l’écrivain marocain Abdellatif Laâbi, L’Orange bleue et Saïda et les voleurs du soleil. L’un, Pourquoi le rossignol chante la nuit ?, est écrit par son épouse, Jocelyne, un autre par Habib Mazini (lauréat du grand prix de l’Atlas pour le livre de jeunesse en 2002) intitulé L’Oeuf de Noé. Notons que deux autres éditeurs marocains ont participé à ce salon : Yomad, spécialisé dans le livre pour enfants, et Croisée des chemins qui fait aussi de ce genre son fer de lance.
Premier éditeur marocain à se spécialiser dans le livre enfants et jeunesse, Yomad compte dans son catalogue 30 titres depuis sa création il y a six ans, avec une moyenne de 5 livres par an. «Personnellement, je ne me considère pas comme éditrice, mais comme une militante. On est encore en phase d’installer les assises d’une littérature pour la jeunesse», affirme Nadia Salmi, directrice de Yomad. La dernière parution de cette jeune maison d’édition, sortie en janvier, constituera à coup sûr un tournant dans la littérature jeunesse. Abdelkrim, héros du Rif, de Zakya Daoud, est l’histoire romancée racontée, comme un conte de fées, avec photos à l’appui, par une grand-mère à son petit-fils. La génération actuelle des jeunes sera conviée à lire les prouesses de l’homme emblématique du Rif, dont l’armée a nargué les deux grandes puissances espagnole et française. L’œuvre est tirée à 3 000 exemplaires. En même temps que celui-là, est sorti Il était mille et une fois, de Ouadia Bennis, composé de sept contes sur le patrimoine marocain. Trois autres verront le jour au mois de mars: un roman en deux tomes sur Les Petites bonnes, signé Mehdi de Graincourt, Ma place est à l’école, de Véronique Abt, et Le Chat conteur des Oudayas, de Florence Patt.

Sans prix littéraires prestigieux, comment promouvoir le livre ?
Quant à Croisée des chemins, qui s’implique aussi dans le livre de jeunesse, elle prépare pour 2005 dix-sept titres. Dont sept en arabe, dans la collection «Malika et Karim», soutenue par le ministère de la Culture (25 DH l’unité). Parmi ces titres, Lailatou al qadr (la Nuit du destin) et Achoura. Dans cette collection, bien illustrée, la saison a démarré avec Raconte-moi le Zellige, de Nadia Benmoussa, sorti en décembre 2004 : un voyage qui transporte l’enfant à Fès, à Marrakech et en Andalousie pour lui révéler les splendeurs de l’art architectural marocain.
Au rayon Beaux-livres, la saison a démarré en décembre, chez Croisée des chemins, avec Abunawas, dans les deux versions, arabe et française. En janvier paraîtront chez le même éditeur deux autres livres : Essaouira, perle de l’Atlantique, signé Abdelkader Mana, et
Le Courrier postal entre 1912-1956, de François Bonjean. Chez Malika-éditions est paru Les Palais et jardins royaux, portant la signature de l’urbaniste et directeur des actions culturelles à l’Institut du monde arabe (IMA) Mohamed Metalsi. Une invitation à la rêverie dans les résidences royales de quatre villes dynastiques du Maroc (Rabat, Fès, Marrakech et Meknès), où de luxuriants jardins ont été édifiés grâce à des techniques d’adduction d’eau qui ont transformé magnifiquement l’aridité en fertilité.
Sans prix prestigieux et sans émissions télévisuelles accompagnant sa sortie, comment promouvoir le livre?, s’interrogent les éditeurs. Mis à part la presse écrite qui commence à sensibiliser le public, l’éditeur marocain, se démène seul pour faire connaître ses parutions. «L’audiovisuel doit jouer un rôle primordial pour la promotion du livre», martèlent Bichr Bennani et Marie-Louise Belarbi, les deux promoteurs des Editions Tarik. «On n’est pas obligé d’organiser des émissions littéraires grand top, puisque celles qui existaient déjà ont tourné court, il suffit de consacrer cinq minutes chaque jour à un livre pour informer le public de son existence et l’encourager à lire au lieu de continuer à gaver le spectateur des matches de foot».

Vingt-six nouveaux titres en tout et pour tout cette rentrée. En France, on en a compté 800…