«Des ailes de papier» : une affaire de cœur

Dans les dernières parutions de La Virgule, «Des ailes de papier» de Souad Jamai est un roman inspiré d’une histoire vraie. La protagoniste, atteinte d’une malformation cardiaque, s’y laisse emporter par les courants de la vie, prenant un tournant dangereux.

Souad Jamai n’en a pas fini avec ses histoires de cœur. Si dans «Un toubib dans la ville», l’écrivaine a construit un roman et une romance autour des consultations anecdotiques d’un cardiologue au Maroc, «Des ailes de papier» suit le destin inattendu d’une jeune femme atteinte d’une malformation cardiaque congénitale. Non que l’auteure souffre d’un manque d’imagination, mais la consultation est un terreau fertile d’histoires qui, parfois, dépassent la fiction ou du moins la libèrent. Et le présent roman est inspiré d’une histoire vraie.

Cardiologue de métier, Souad Jamai reçoit une patiente adressée par le médecin de travail d’un supermarché qui lui suspecte un souffle cardiaque. Le jour même, elle lui diagnostique une malformation congénitale. Le lendemain, elle reçoit un appel providentiel d’une association offrant une prise en charge complète et gratuite pour un malade du cœur à Marseille. Quelques jours après, sa malade s’envole pour la France et s’évapore aussitôt dans la nature, avant même de subir son intervention. Souad Jamai reste longtemps habitée par cet incident, au point qu’elle finit par inventer une histoire à cette jeune femme au cœur fragile et pourtant intrépide, non sans fascination pour son acte aussi inconscient qu’audacieux.

Une histoire ordinaire

Le destin c’est ce qu’on veut bien faire du hasard. Et il y a des hasards qui ne se présentent pas deux fois… du moins, le pense-t-on. Malak a atterri sur les bancs de l’université après une première désillusion au décours du concours de médecine. Elle se motive tout de même pour décrocher une licence en biologie, mais c’est compter sans Microbe, professeur aussi pernicieux que grandiloquent, et ses semblables avares et sans conscience. Très vite, ses espoirs de regagner la première marche de l’échelle sociale s’amenuisent et lui dévoilent l’urgence de lutter contre une précarité avérée.

C’est tout espoir ravalé qu’elle s’installe, derrière son amie, face à la caisse d’un supermarché de la ville. Au détour d’un examen fortuit, exigé par la direction du supermarché, on découvre à Malak un souffle suspect. Une auscultation poussée et une consultation chez le cardiologue confirment la communication inter-auriculaire, qui est amenée à se compliquer en dehors d’une intervention chirurgicale. Par chance, on lui annonce par la même occasion qu’un organisme étranger octroie un traitement de pointe dans un hôpital à Marseille.

Malak n’écoute qu’à moitié les radotages de son entourage. Entre ceux qui y voient une occasion de fuir à l’étranger et ceux qui l’implorent de revenir, elle a le cerveau qui bourdonne, l’inquiétude qui monte. Quand, à quelques heures de son hospitalisation, elle prend la fuite sans autre ressource qu’une adresse d’inconnus, elle ne calcule pas les risques de son entreprise. Surtout lorsqu’il s’avère que la famille marocaine censée l’accueillir n’est pas du tout hospitalière.
Acculée à l’extrême, avec peu d’argent et pas de papiers, elle s’en sort difficilement mais s’accroche en pensant à sa vie au Maroc et aux siens qui lui envient sa «chance». Sa planque, elle la trouve dans un restaurant huppé de la nuit marseillaise, où elle fait le ménage et le service. Sa vie bascule lorsque le gérant la charge d’une livraison mystérieuse, au pourboire bien alléchant… Sa vie, son cœur, n’en connaissent plus l’accalmie…

Une fiction réaliste

«J’imagine la patiente lire mon livre et venir me reprocher de lui avoir inventé une histoire de toutes pièces», plaisante Souad Jamai lors d’une rencontre autour «Des ailes de papier». Et il faut dire que l’histoire a des allures de vérités, tant les faits et les circonstances sont réalistes. Pour installer ce personnage, l’écrivaine puise dans le quotidien d’une jeunesse en manque de perspectives. Dès les premiers chapitres, on se retrouve sur les bancs de l’université marocaine, où les horizons sont fermés aux étudiants même brillants. Souad Jamai blâme un enseignement faible, dans une langue que la majorité des étudiants ne maîtrise pas, sans parler de la magouille, de l’exploitation des professeurs et de l’insuffisance de ressources nécessaires pour une transmission de qualité.

La thématique de la migration, clandestine de surcroît, est également minutieusement travaillée. Si l’accès à l’info continue saborde le mythe d’un eldorado outre-mer, le départ vers l’Europe continue à faire rêver les jeunes et les moins jeunes. C’est même là un fantasme qu’on se lègue sans pour autant vraiment le vouloir. «Il est triste de réaliser qu’on poursuit souvent les rêves des autres», commente l’auteure. Et c’est d’autant plus malheureux que l’on se retrouve à payer de soi pour les divagations d’autrui, car, dans son périple, Malak ne va pas croiser de bienveillance. La solidarité légendaire du Maroc ne dépasse visiblement pas les frontières, la moralité non plus.
La seule entorse au réalisme du livre réside dans la présence évanescente d’un vieillard qui rend visite à Malak pour s’évanouir à la lumière du jour, non sans lui rappeler la vitesse à laquelle coule le sablier de la vie. C’est avec attention que l’on suit le périple de la jeune femme jusqu’à cette fin inattendue, laissant peut-être entrevoir un deuxième volet possible. A lire…