Dans les méandres des undergrounds

Dans l’anonymat des villes, l’underground prend ses droits. À Casablanca, Driss Ksikes en explore la face sombre. À Istanbul, Timour Muhidine et Philippe Dupuich y suivent les laboratoires de la liberté.

La ville personnage. C’est bien ce qui hante autant Driss Ksikes pour son dernier roman que l’écrivain et traducteur turc Timour Muhidine et son complice photographe Philippe Dupuich, partis l’un et les autres à la rencontre des espaces non officiels, des lieux de magouille autant que de résistance qui défient la carte postale et font la saveur viscérale de ces espaces urbains.
À Casablanca, Driss Ksikes s’engouffre sur les pas de Thomas Pynchon et de Mario Vargas Llosa, qu’il salue en exergue, pour proposer la traversée de «forêts de symboles» et procéder à «un assassinat symbolique de la réalité». Sauf que c’est sans doute par la fiction qu’on a le plus de chances d’accéder à cette réalité, plurielle, ambiguë, diffractée sans cesse et fuyante. Dans un grand parc, un vieil homme raconte «la fable souterraine» de la ville, déroulant récits et «images hallucinatoires» en plusieurs temps, autant d’étapes émotionnelles: Perplexités, déambulations, secousses, jusqu’à la fuite. On y croise des personnages, souvent en couple ou en tandem – un artiste, Zyad, en quête de «réinvention imaginaire de la ville», un mystérieux trio, Messieurs Alif, Lam et Noun, Aïda, jeune professeure qui cherche à nettoyer sa réputation virtuelle, et son mari Adam, ingénieur, le Dr Rami, inquiet de la prolifération de «tumeurs numériques incompressibles», Lilia, jeune plume de Zéro News et son compagnon Jalal, Ba Thami, gardien de lettres datant de mars 1965… Ce Casablanca, c’est celui du Collège de l’Univers, objet de scandales et de spéculations, c’est le Derb Ghallef des hackers, c’est l’ancienne médina. C’est la mémoire des émeutes du pain de 1981, ce sont les soirées mondaines. Dans ce roman aux allures de thriller, Driss Ksikes tisse le passé avec le présent, le réel et le virtuel, le volume du monde et les silences de cette ville qui n’est pas une Cité mais «une ville de brigands et de clowns» se servant des personnages comme de pions dans un jeu d’échecs. Il dit l’angoisse de ceux qui se sentent «exilés dans leur propre ville. Des réfugiés d’une guerre urbaine» qui n’a que très peu d’imaginaire… Textures du chaos, c’est le drame des «rêveurs mis aux bans» et «des liens qui s’effilochent à jamais».

Refuges…
On change d’échelle avec Istanbul, forte de ses 15 millions d’habitants sur deux continents. Timour Muhidine, à qui l’on doit de nombreuses traductions des plus grands écrivains turcs, plonge dans le vieux quartier de Beyoglu à la recherche du courant yeralti, de cette culture alternative faite de musique Arabesk, de rock et de punk, de films d’horreur et de série B, de fanzines et de culture des derviches. Bref, de ce qui est aujourd’hui le phare de la littérature contemporaine, d’une vie culturelle en résistance quand l’heure est surtout à la répression, à la censure, à la prison et à l’exil. Le yeralti, à la tonalité bohème et romantique, s’inscrit dans «le cadre somptueux d’un Istanbul sordide et impérial» que restituent bien les somptueuses photos de Philippe Dupuich, lumières violettes, graffitis et vieux cinémas et surtout les reflets de la lune sur le Bosphore. Le premier cahier du livre sillonne le quartier, campe le décor, capte les messages urbains, les ambiances décaties et branchées. Le second va à la rencontre des écrivains qui animent revues, blogs et quasi-samizdats, et «passent l’âme et les névroses turques au scanner». «Leur résistance est faite d’actes individuels menés avec des moyens très simples et vieux comme le monde : la volonté, l’inaptitude à baisser la tête, la fronde, la rébellion souvent bon enfant et toujours teintée d’humour décalé». On découvre au fil des pages les romanciers Asli Erdogan, Hakan Gundaï, la metteure en scène Serra Yilmaz, les poètes Kücük Iskander, Altay Öktem et Defne Sandalci tous ces «rebelles subversifs» qui œuvrent au «renouveau culturel» en Turquie. Leurs photos sont accompagnées de petites vignettes biographiques et de traductions d’extraits de leurs œuvres. Une très belle invitation à la découverte.

Yeralti Istanbul
Timour Muhidine et Philippe Dupuich
Éditions Empreinte, 130 p., 380 DH.

Textures du chaos
Driss Ksikes
Le Fennec, 290 p., 120 DH.