Chanson patriotique, 3 000 titres en 38 ans

Du temps de Mohammed V comme de Hassan II, la chanson patriotique a beaucoup prospéré.
Un Tahar Jemmy en a troussé plus d’une centaine. Aujourd’hui, le genre n’a plus droit de cité. Retour sur une vogue qui a suscité des créations approximatives, quelques chefs-d’Å“uvre absolus, et, de manière générale, de véritables lieux de mémoire.

Naguère, nous avions la passion du passé, comme si elle pouvait porter remède à nos incertitudes, à nos doutes et à nos inquiétudes. Elle introduisait la continuité dans un présent ouvert aux turbulences, aux agressions de l’événe-ment, aux changements cumulés et à l’éphémère, dieu de la versatilité et des modes.

Elle nous armait dans notre lutte contre l’oubli, contre l’amnésie collective propice aux manipulations de l’opinion. Et puis elle nous restituait de la grandeur à compte d’ancêtres glorieux. Signe d’un Maroc nouveau, l’usage dûment établi de la célébration des figures et des événements fondateurs, à grand renfort de flashs-back, de poèmes, de témoignages et de chansons patriotiques, a pris un sérieux coup dans l’aile.

L’âge des anniversaires en grand apparat semble révolu, et avec sa mise au tombeau se volatilise une de ses essences précieuses : la chanson patriotique.

Ahmed Bidaoui, auteur de la première chanson patriotique
Etrange destin que celui dévolu à celle-ci. Quand elle inondait la radio ou la télévision à chaque commémoration, on ne manquait pas de s’en agacer, peu de gens lui prêtaient oreille, beaucoup dénonçaient son caractère manipulatoire et démagogique. Une fois éteinte, ils s’en trouvent qui se désolent de son excommunication.

Un historien comme Hassan Wahbi en isole l’intérêt «historique» : «Ces chansons qu’on s’escrime à enterrer ont, au-delà de leur aspect dithyrambique, une valeur documentaire. Toutes ont été créées à l’occasion d’un fait, d’un évènement ou d’un acte ; elles forment, par conséquent, des lieux de mémoire».

Certains les prisent pour leur portée évocatoire. Ainsi M.K., banquier et mélomane : «Chaque fois que j’écoute une chanson patriotique, je renoue, par l’esprit, avec un pan de ma vie. Malli mchiti sidi me fait replonger dans mon enfance, Habib Ljamahir coïncidait avec mon mariage et Laâyoune âyniya avec ma première véritable promotion».

Aussi hante-t-il disquaires et studios à la recherche de ces œuvres si «réminiscentes». Pour l’heure, une seule pièce manque à sa collection : Ya sahiba sawlati wa sawlajane. L’on s’accorde à considérer cette dernière œuvre, composée et chantée par Ahmed Bidaoui, en la circonstance du retour d’exil de Mohammed V, en 1956, comme la première chanson patriotique de l’histoire musicale marocaine. Feu Mohamed Fouiteh ne l’entendait pas de cette oreille, arguant que son Aoumaloulou, qui date de 1954, était, en fait, dédiée au sultan exilé, sous des couleurs de complainte amoureuse, afin d’abuser la censure. Version plausible, si l’on en prend en compte le couplet : «Vous nous manquez, monsieur, et nous nous languissons de votre retour.

Ce n’est que grâce à lui que nous reprendrons goût à la vie». En tout cas, la chanson de Bidaoui fut un véritable détonateur. Abdelkader Rachdi se fendit d’un ôudta ya khaïra imami de meilleur aloi. Mohamed Fouiteh mitonna un Mallimchiti sidi aux saveurs tendres, qui eut un retentissement proprement hallucinant.

La chanson passait en boucle à la radio, les enseignants l’apprenaient à leurs élèves, le disque s’écoulait comme des petits pains. Son auteur eut droit aux insignes égards du Palais. Bahija Idriss, seule voix féminine à l’orée de l’indépendance, apporta sa pierre à l’œuvre glorifiante par Ach qditou ya lhoussad ? Hbibi rjaâli lablad. Dans la lancée, un nombre incalculable de chansons de cette veine-là déferlèrent sur les ondes. Peu pouvaient aspirer à la postérité, mais le genre patriotique avait de beaux jours devant lui.

Eclose sur le terreau de l’indépendance, la chanson patriotique s’épanouit sous le règne de Hassan II. En 38 ans, on en dénombre pas moins de 3 000 titres, dont la majeure partie exaltait les mérites du Souverain. A cette manie apologétique, le musicien Haj Youness apporte une justification : «On a voulu voir en nous des thuriféraires de Hassan II. Ce qui est inexact. Nous ne louions pas par pure flagornerie, mais pour la haute estime dans laquelle ils nous tenaient. Ce Roi, si épris de musique, nous entourait de prévenances et d’égards infinis.

Nous nous devions de lui manifester des marques de gratitude». De fait, et c’était un secret de Polichinelle, tant les clichés le montrant en train de jouer de l’accordéon ou en compagnie d’illustres figures de la chanson circulaient, Hassan II avait pour la musique une dévotion à nulle autre pareille. Il s’initia à ses carcanes dès sa tendre enfance, dit-on. Entre deux leçons de maintien, il se mettait à son piano. On raconte que Mohammed V s’émut de cette passion dévorante.

Un jour, il convoqua son héritier pour lui signifier sèchement qu’elle était incompatible avec son futur métier de roi. En effet, il y a eu des rois thaumaturges, des rois serruriers, mais des rois bardes, l’Histoire n’en garde trace.

Hassan II retint le sermon. Mais, avant de renoncer à sa vocation, il se fit le plaisir de décrocher un diplôme de piano et d’accordéon. Instruments qu’il n’allait plus visiter que dans le secret de ses appartements. Pour autant, sa curiosité de la musique restait intacte. Elle était sans rivages. Grande musique, jazz, flamenco…

l’intéressaient au plus haut point. Les rythmes marocains aussi, avec une prédilection pour le très délicat «houari». Le taiseux Allal Yaâla, âme ardente de Nass El Ghiwane, se souvient encore des longues conversations qu’il a eues avec le défunt Souverain à propos de la rythmique des Houara.

Pour assouvir son désir de musique, Hassan II invitait à ses soirées des chanteurs et des musiciens triés sur le volet. Il les choisissait lui-même. De cette insigne faveur, seuls Ahmed Bidaoui, Abdelkader Rachdi, Abdallah Issami et Larbi Kawakibi jouissaient au début. Puis, le cercle fermé commença à s’agrandir. S’y glissèrent Fathallah Lamghari, Abdelwahab Doukkali, Mohamed El Hyani, Mahmoud Idrissi ou encore le Trio Amanna. A chaque fois que le Roi les faisait appeler, ils accouraient toutes affaires cessantes, assurés de récolter des dividendes prestigieux comme sonnants et trébuchants de cette attention royale.

Ils étaient rétribués généreusement. Et de surcroît, comblés de cadeaux parfois somptueux. Remarquant que Mahmoud Idrissi était fagoté comme l’as de pique, Hassan II se mit à le faire profiter de sa garde-robe. Ayant appris que Mohamed El Hayani ne possédait pas de voiture, il lui en offrit une luxueuse. Fathallah Lamghari ainsi que beaucoup de chanteurs eurent droit à une montre Rolex.

Nidaa al Hassan, Laâyoune âyniya, deux bijoux sertis à l’occasion de la Marche Verte
En contrepartie de ses attentions et de ses largesses, Hassan II obtint de ses protégés qu’ils chantâssent à sa gloire. La première à lancer cette vogue fut, en 1964, l’Egyptienne Houda Soltane, sur une musique d’un compositeur du sérail, Ahmed Bidaoui. A Al farha lkoubra succéda Yajâal lak fi kouli khoutwa salama, tissée par Larbi Kawakibi, qu’une tenace rivalité unissait à l’auteur de Koulli man sadda wa khana. Sur leurs brisées marchèrent une kyrielle d’artistes, prompts à dégainer à chaque occasion propice.

Le pic fut atteint lorsque Hassan II mit sur orbite la réforme agraire, laquelle donna lieu à une centaine de créations plus ou moins heureuses, dont on retiendra Nabniw essad lâali wad Ziz de Mohamed El Idrissi, Fallah du Trio Amanna ou encore Malioun hiktar de Abdelwahab Doukkali.

Ce dernier, quelques années auparavant, s’était distingué par une œuvre de la plus belle eau : Habib ljamahir. Il s’y était transcendé d’autant qu’il tenait à signer son retour au bercail après une fugue égyptienne que le Roi avait réprouvée. Le premier étonnement admiratif passé, on s’aperçut que Habib ljamahir n’était pas sans rassemblance avec Lmasouliyya, chantée par Abdelhalim Hafez. Certaines âmes charitables crièrent même au plagiat. Mis au parfum, Hassan II, paraît-il, se serait contenté de retirer de la vente Lmasouliyya, puis d’en racheter les droits.

Mais ceci est une autre histoire.
Toute initiative du Roi était saluée par une profusion d’œuvres musicales. A l’annonce de la Marche Verte, ce fut la ruée vers les studios de la RTM. Ils croulèrent littéralement sous les maquettes. Malgré une sélection sévère, cent cinquante chansons furent retenues. Mais celles qui passèrent réellement la rampe se comptaient sur les doigts d’une main.

Nidaa al Hassan, écrite par Fathallah Lamghari et composée par Abdallah Issami, en faisait partie. Laâyoune âyniya du groupe Jil Jilala étonna. C’est à Shahraman, auteur de Laâr abouya et d’autres succès de la bande, que fut confiée l’écriture. Au bout de deux couplets, il cria «pouce !» ; Moulay Abdelaziz Tahiri se chargea de la suite.

Le résultat fut prodigieux. Hassan II félicita le groupe et le récompensa abondamment, bien qu’il n’ait fait dans la chanson aucune allusion à sa royale personne. La preuve qu’il était un connaisseur de la musique.