Chanson : difficile de résister à  l’appel du Caire

Les chanteurs marocains résistent rarement à l’appel du Caire. A défaut de consécration grandiose, la Mecque de la musique leur assure tout au moins des revenus confortables. S’il est difficile de les en blâmer, on ne peut que déplorer l’état de dépérissement dans lequel ces nombreux départs, même s’ils sont parfois temporaires, ont laissé la chanson marocaine.

Pour qui se prend à le scruter, le paysage musical marocain fait l’effet d’une morne plaine où rien ne pousse. Non par faute de compositeurs ou de paroliers. Ceux-ci sont légion. Et ils sont souvent astreints à mettre leurs partitions et leurs mots sous le boisseau. Mais à cause de la raréfaction des voix. Celles-ci ont pris la fâcheuse manie de prendre la tangente dès leur éclosion. On ne peut s’en étonner, sachant que le nomadisme est la pente naturelle des bardes. Les troubadours et les trouvères ne tenaient jamais en place. Nos chikhate voguaient au gré des moussems, nos rways arpentaient les lointains, nos gnaoua répandaient partout leur transe. Parce que se confiner dans un lieu ne nourrissait jamais son chanteur. Eprouver le désir de pousser la chansonnette sous d’autres climats, surtout quand ceux-ci sont cléments, n’a en soi rien de répréhensible, mais le faire en masse, au risque d’essouffler la chanson, intrigue et interroge.

L’exode avait déjà commencé vers la France au début des années 1950
L’exode des chanteurs – et parfois des musiciens – n’est pas un phénomène récent. A l’aube des années cinquante, de nombreux acteurs du champ musical, aimantés par la France, y ont transporté leurs pénates. Ils s’appelaient Mohamed Fouiteh, Ahmed Soulaymane Chawki, Ahmed Bourezgui ou Amr Tantaoui, pour ne citer que ceux qui ont pesé de tout leur poids sur la chanson marocaine. Encore tendres, ils n’eurent pas les honneurs des temples de la consécration. Ils se produisaient exclusivement dans les cabarets de Paris ou de Marseille, devant un parterre de fêtards pris par le mal du pays. Sans faire réellement fortune, ils gagnaient confortablement leur vie. Ce qui ne les dissuade pas de plier bagage vers leur pays natal, sitôt ce dernier libéré. Dans leurs besaces, des chansons au creux desquelles se blottiront des enfances définitives. Que l’on se souvienne de Haou maloulou qui connut un succès retentissant. Avec l’Indépendance, émergea une pléiade de chanteurs et de compositeurs, soucieux de porter haut la chanson marocaine. Abdessalam Amir, Abderrahim Sekkat, Mohamed Mezgueldi, Abdelhadi Belkhayat étaient les plus fervents. Ils avaient déjà le feu sacré, mais ils entendaient le porter davantage à incandescence, en l’attisant sur les rives du Nil.
C’est au Caire que se faisait l’œuvre musicale arabe. Ils y débarquèrent pour en capter les sources vives. Les uns se frottant à leurs pairs égyptiens de première grandeur, les autres usant leurs fonds de pantalons sur les bancs d’établissements spécialisés, tel Abderrahim Sekkat, qui s’était inscrit à l’Université Fouad 1er des études musicales. Les uns et les autres ne couraient pas après la fortune, seul leur épanouissement prévalait. Ils y parvinrent, en en payant le prix, et, à leur retour, ils ensoleillèrent les scènes et les ondes. On continue encore de goûter avec le même bonheur l’oxygène euphorisant de Al Qamar Al Ahmar, de Rahila, et de tant et tant de complaintes et de couplets, dont le continent n’est pas près d’être englouti.

Al Ahram titre : «Les Doukkalas envahissent Le Caire»
Abdelwahab Doukkali enfièvrait déjà les imaginations sur des airs veloutés quand il résolut de promener sa jeune gloire sur les scènes égyptiennes. Avec la ferme intention de faire rabattre la chanterelle à Abdelhalim Hafez, véritable icône en son pays. Et une suprême audace : chanter ses propres chansons. Ceux qui savaient que le milieu musical égyptien était une citadelle inexpugnable, sur laquelle veillait un puissant syndicat des musiciens, peu prompt à accorder l’imprimatur à des non-Egyptiens brocardaient Abdelwahab Doukkali, le traitant d’indécrottable prétentieux. Ils se fourvoyaient. Dès sa première apparition, le chanteur fit salle comble. Au nez et à la barbe de son «rival», puisqu’il se produisit dans un théâtre distant de quelques mètres du lieu où chantait Abdelhalim devant une assistance clairsemée. Ce dernier en prit ombrage. Ce dont Doukkali n’avait cure, enchaînant concert sur concert et se faisant immanquablement ovationner par un public conquis. Même le sérieux Al Ahram y alla de son couplet en titrant sur huit colonnes : «Les Doukkalas envahissent Le Caire». Deux ans après, Abdelwahab Doukkali revint au Maroc couvert de lauriers. Il avait gagné son pari, celui de s’imposer dans la cité-phare de la chanson arabe.
Samira Bensaïd a su se mêler au réseau des «consécrateurs»
Au début des années quatre-vingt, trois chanteuses passaient la rampe, par leurs voix si fraîches, si neuves, si pleines qu’on ne pouvait pas s’en repaître : Aziza Jalal, Samira Bensaïd et Naïma Samih. La première, célèbre surtout par son imitation lumineuse de la grande Ismahan, se sentait à l’étroit. Elle répondit à l’appel du Caire, du cœur, où elle fit son chemin. Sous l’aile tutélaire du compositeur Sayed Mekkaoui, elle prit son envol, plana, un temps, au-dessus des chanteuses locales, avant de jeter son froc aux orties. Incompréhensiblement.
Samira Bensaïd marcha sur ses brisées. Avec un succès fulgurant. Lucide, elle savait qu’il ne suffisait pas d’arborer un doux ramage pour se frayer un chemin dans la chanson égyptienne. Aussi se mêla-t-elle à un réseau de «consécrateurs». Elle fit la cour de l’immense compositeur Baligh Hamdi, se coula dans le moule imposé par le syndicat des musiciens, chanta uniquement en arabe égyptien, tronqua son patronyme afin d’en gommer la résonance marocaine, et pour parachever le tout convola avec l’organiste de la troupe Al Massia, Hanim Hanna. Avec de tels atouts, Samira Bensaïd, pardon ! Samira Saïd était condamnée à réussir. Elle est devenue l’idole de l’Egypte. Ce qui faisait pâlir d’envie ses consœurs restées à quai. Elles ne tardèrent pas à tenter l’aventure. Aïcha Al Waad, Fatima Makdadi, Rajaa Benmlih, Amira Amaghris, Soumaya Qaisar forcèrent à leur tour cette porte battante, qui happe les voix, qu’est Le Caire. Avec un bonheur inégal.
Seule Rajaa Benmlih a tiré son épingle du jeu. Il faut dire qu’elle avait débarqué dans l’ «accroche-rêve» munie de quelques biscuits. Au Maroc, elle eut l’heur d’être dans les bonnes grâces de Cheikha Fatma, une des épouses de Cheikh Zayed Ben Sultan Al Nayhan. Quand Rajaa Benmlih émit le vœu de s’expatrier vers Le Caire, Cheikha Fatma s’empressa de la satisfaire, poussant la sollicitude jusqu’à lui faire adopter la nationalité émiratie. Des albums tels que Sabri aliq tal, Ya Ghaïb, Iâtiraf contribuèrent à asseoir sa célébrité dans les pays du Golfe. En revanche, son succès, en Egypte, demeure mitigé.
Aïcha Al Waad, quant à elle, fit illusion puis se retira avec la vague qui emporta Fatima Makdadi, Amira Amaghris, Soumaya Qaisar, dont l’imitation de Mohamed Abdelwahab ne passait pas inaperçue. Mais l’échec des transfuges ne compromet pas leur fortune. Prestations dans les cabarets et soirées privées leur assurent de quoi vivre confortablement. Faut-il rappeler qu’une soirée organisée par des nababs peut rapporter à la chanteuse jusqu’à 50 millions de nos centimes?

Les voix féminines privilégiées par les producteurs
On aura remarqué que les producteurs, en Egypte, privilégient les voix féminines. Aucune explication avouable à cela. En tout cas, nos chanteuses y trouvent leur compte, riche de plusieurs zéros. Car il ne faut pas se leurrer. Toutes ne s’engagent dans l’aventure que dans le but d’amasser de l’oseille. Les désintéressées ne s’y embarquent pas. A l’instar de Naïma Samih, qui préfère tirer le diable par la queue. Savez-vous que le moindre titre de Samira Bensaïd fait augmenter son escarcelle de quelque cent millions de centimes ?
Par l’odeur de l’argent «facile», nos chanteurs ne sont pas moins alléchées. En effet, le reflux des voix féminines – beaucoup de transfuges coulent une riche retraite au Maroc – laisse place à des jeunes chanteurs désireux d’avoir leur part du gâteau. On pourra citer Nouâmane Lahlou, Abdou Cherif ou Fouad Zbadi, qui se cantonnent dans l’imitation des ténors égyptiens disparus. Avec un talent époustouflant qui leur vaut la considération du public. Abdou Cherif réincarne vocalement Abdelhalim Hafez, Fouad Zabdi n’a pas son pareil pour interpréter les mélodies de Mohamed Abdelmoutalib. L’Egypte, conquise, exprime sa reconnaissance par des égards sonnants et trébuchants.
Il serait malvenu toutefois de blâmer les transfuges. S’ils n’avaient pas déserté leur pays natal, ils se seraient depuis longtemps étiolés, faute de structures leur permettant de briller. Pas d’imprésarios convenables, des studios d’enregistrement défraîchis et des orchestres peu inspirés. Comment, dans de telles conditions, pousser la chansonnette dans les règles de l’art ? Mais l’évasion des voix fait dépérir la chanson marocaine, qui se trouve au creux de la vague. Bizarre pour un pays où tout commence et finit par des chansons.

Dès sa première apparition en Egypte, Abdelwahab Doukkali avait fait salle comble.