«C’est beau la guerre» : c’est beau la littérature !

Parmi les dernières parutions du Fennec figure le roman de Youssouf Amine Elalamy «C’est beau la guerre». Hommage tant aux morts qu’aux rescapés, le livre est à lire dans le recueillement et la compassion pour l’humanité en détresse.

Non, ce n’est pas beau, la guerre. Mais «C’est beau la guerre» est assurément un beau roman. Sorti à peine du four des éditions Le Fennec, le roman, encore fumant, sent les relents d’une guerre sans merci, celle qu’on a tous suivie sur nos écrans et dont le territoire s’est mué en Géhenne épouvantant les peuples récalcitrants. Son auteur, Youssouf Amine Elalamy, n’est pas sorti indemne de cette guerre, pourtant loin de lui, du moins géographiquement. Serait-ce l’avalanche d’éclats de bombes filmés du ciel et de dépêches lugubres? Ou encore des images de corps sans nom échoués sur des plages inconnues ? C’est peut-être le visage souriant du petit Aylane ou le regard fermé du méchant Docteur qui ont meurtri à jamais le cœur de l’écrivain, pour qu’il dédie cette œuvre à tous les refugiés de guerre. Quelle que soit sa motivation, Youssouf Amine Elalamy a livré un texte sensible, visuel et poétique sur la guerre, l’humain et la résilience.

Le roman de Youssouf Amine Elalamy «C’est beau la guerre»
Le roman de Youssouf Amine Elalamy «C’est beau la guerre»

La traversée des transpercés

S’il y avait un grand album de la guerre et que l’on passait d’une photo à l’autre, l’on croiserait sans doute les clichés décrits par l’auteur, avec son écriture photographique, son observation aiguisée et cette imagination fiévreuse qui brode des délires foisonnants pour coudre les bribes de vies déchiquetées. Sous le portrait effarant du méchant Docteur, git la paix dans des fosses remplies de cadavres ou de bouts d’anatomie. En attendant leur propre mort, les survivants s’accrochent aux reliques qui restent du pillage des mercenaires, ces gamins transformés en machine à tuer et à violer.
Le narrateur, lui, est comédien de son métier. Il a appris la vie dans les pièces des plus grands esprits et ne pensait pas perdre les siens sous les coups des plus petits. Seule compagnie qui lui restait, sa poule se noya dans la flotte pendant la traversée de cette même mer qui a enseveli des milliers de ses semblables. Dans les yeux du narrateur, l’auteur scanne les âmes et continue à donner vie à leurs parts mortes dans la guerre. Arrivé miraculeusement de l’autre côté de la mer, il s’attelle à réparer les transpercés par la guerre…
Assaillis de questions des plus loufoques aux plus profondes, les réfugiés se devaient de répondre pour rassurer les inquiétudes légitimes des bienheureux.

Les porteuses du mâle

Aussi, quand vint le tour de notre narrateur, il ne sut dire son métier sans se lancer dans un discours faisant l’éloge de l’humain, de l’art et de ses bienfaits pour l’âme gercé par la guerre. Pour avoir longtemps surveillé les femmes lors de la traversée, il ne pouvait passer à côté du poids qui enfonçait leurs pas dans le sable mouillé ou brûlant. Ce poids interne de l’absence qui alternait avec celui physique des enfants portés, n’avait pas encore trouvé issue.
«Je suis comédien et j’ai appris à me saisir d’une douleur et de la faire mienne, encore plus fidèlement que celui qui en souffre. J’ai appris à jouer des rôles à incarner toutes sortes de personnages. Qu’elles me parlent de lui je saurai lui donner mes yeux pour qu’il se remette à voir, ma voix pour qu’il retrouve la parole et daigne enfin parler, mes bras pour qu’il prenne cette femme qui l’aura tant attendu, mes mains pour qu’il essuie toutes ces larmes qu’il a fait couler. Je me ferai tout petit, si petit que j’en deviendrai invisible et l’absent, lui, n’en sera que plus grand». C’est ainsi que le narrateur rencontra Mahe, Chadia, Aya, Dalal et nous raconta leurs histoires, afin de les aider à accoucher de leurs démons, leurs drames et leurs rêves encore pendus quelque part entre l’impossible et l’absurde. «C’est beau la guerre» est décidément un beau roman…