Ces bouquinistes qui font de la résistance

A la déprime du marché du livre neuf correspond celle du livre d’occasion, incitant de nombreux professionnels des vieux ouvrages à  renoncer à  leur vocation. Mais les bouquinistes ne sont pas morts pour autant.Il y en a même de nouveaux qui se lancent vaillamment dans ce métier à  risques.Avec une légitime prudence. Flà¢nerie parmi la «corporation des téméraires».

Les bouquinistes formeraient-ils une espèce en voie d’extinction ? Au rythme où ces marchands de vieux livres capitulent, leur métier ne fera pas de vieux os. A Casablanca, le boulevard Rahal Meskini en comptaient trois, il n’en reste plus qu’un seul. Dès qu’on franchit la porte de sa boutique, on est suffoqué par une odeur de moisi. Des piles de livres vermoulus attendent preneurs depuis longtemps. Un homme entre dans la boutique et, sans même jeter un regard aux rayonnages, il demande une carte téléphonique. «Il faut bien vivre, se désole le maître du lieu. Aujourd’hui, les livres n’intéressent plus grand monde. C’est pourquoi je suis forcé de vendre un peu de tout pour gagner mon pain».

A Casablanca, il n’en reste plus qu’une trentaine

A l’orée du boulevard Mustapha Al Maâni se dresse un magasin qui a connu des joueurs meilleurs. Il est souvent déserté par son propriétaire. «Il se passe parfois deux à trois semaines sans que je voie l’ombre d’un client. Alors, plutôt que de me tourner les pouces, je préfère vaquer à d’autres occupations», confie-t-il.
Naguère, la rue Gay Lussac était réputée pour ses ébénistes et ses bouquinistes. Aujourd’hui, les premiers se chauffent toujours de bon bois tandis que les seconds ont depuis belle lurette tourné la page. L’ultime survivant présente un visage miteux. Et dire qu’il se distinguait par son choix résolu d’éditions rares et de trésors qui comblaient les bibliophiles. Mais les bibliophiles se font rares. Comme ces bouquinistes du Maârif. Lassés de guetter en vain le chaland, ils ont troqué le vieux contre le neuf, se convertissant ainsi en libraires. Aux dernières nouvelles, il en resterait un dans le quartier. Et, dans tout Casablanca, une trentaine, concentrée à Labhira, Koréa et Derb Ghallef.
Rabat n’est pas mieux lotie. La plupart des bouquinistes ont dû mettre la clé sous le paillasson. Ceux qui tiennent le coup se comptent sur les doigts de quatre mains. Ils sont disséminés à travers l’Agdal, le quartier des Orangers, la Joutia et Bab Al Had.
A Bab Al Had, on ne manquera pas de rencontrer un personnage devenu légendaire : Ba Hmad. A quatre-vingt berges allègrement franchies, il est toujours droit dans ses bottes. Il avait fait du métier de bouquiniste sa raison d’être et il n’est pas question qu’il s’y dérobe tant qu’il a bon pied bon œil. Ce qui ne l’empêche pas de ruminer son amertume. «Je ne comprends pas que les Marocains soient devenus tellement allergiques à la lecture. En des temps pas si lointains que ça, ma boutique ne pouvait contenir le nombre de visiteurs. Les romans partaient comme des petits pains, les collections anciennes s’écoulaient rapidement, au point que je ne parvenais pas toujours à satisfaire la clientèle. De nos jours, rien de tel. Les Marocains boudent le livre et courent les plaisirs matériels», se plaint-il.

A Bab El Had, à Rabat, Ba H’mad, un vétéran, est toujours d’attaque
Même sentiment chez Hassan, même obstination aussi à ne pas baisser les bras ou succomber au chant de sirènes. «Ce n’est pas avec le livre d’occasion que je ferai fortune. D’une part, le cercle des lecteurs se rétrécit de plus en plus. D’autre part, mes bénéfices sont étriqués. Un roman qui, à l’état neuf, coûte 200 DH, moi je le revends à 20 DH. Je me dis parfois que si j’étais sage, je laisserais tomber ce métier pour vendre du matériel informatique, des DVD ou autre chose. Il se trouve que je ne suis pas sage, donc je continue contre vents et marées», assure-t-il.
Hassan, à peine trentenaire, incarne la jeune génération venue, en dépit du bon sens, se colleter avec le livre d’occasion. Du côté de Labhira, huit des douze bouquinistes existants frappent par leur extrême jeunesse. «Ici, bien que nous pratiquions le même commerce, il n’y a aucune rivalité entre nous, soutient Lachhab. Nos relations sont fondées sur le respect mutuel et la solidarité, parce que nous nous connaissons depuis longtemps et que nous avons suivi la même trajectoire. En outre, certains d’entre nous sont parents. Par exemple, Lahcen est le fils de Bouâzza, M’hammed est l’oncle de Abdelkrim…» Pourquoi a-t-il choisi le livre d’occasion ?
«Je viens d’une famille pauvre. A chaque rentrée scolaire, je revendais les manuels scolaires de l’année précédente pour pouvoir en acquérir de nouveaux, qui n’étaient pas neufs. Puis, je me suis mis, à chaque rentrée scolaire, après l’école, à seconder un vendeur de livres. Plus tard, je suis devenu marchand à la sauvette de vieux livres sur le boulevard Mohammed V. Un jour, j’en ai eu assez d’être pourchassé comme un voleur par les flics, alors je me suis constitué un petit pécule et j’ai acquis une échoppe», raconte Lachhab. Le petit pécule en question se chiffre à 30 000 DH, prix à payer par ces soldats du livre pour recouvrer leur dignité.
Dignité n’étant pas incompatible avec lucidité, les jeunes bouquinistes se montrent précautionneux. S’ils se cantonnaient, à l’instar de leurs aînés, dans le livre non scolaire, ils boieraient vite le bouillon. «En dehors de la rentrée scolaire, fait observer Lachhab, les clients se raréfient. En deux semaines, j’en ai vu un seul qui, du reste, n’a rien acheté. C’est grâce aux recettes induites par la vente des ouvrages scolaires que nous arrivons à tenir toute l’année.»
Ce dont convient Aziz, lequel officie à l’entrée du passage Tazi : «La rentrée scolaire est la providence des bouquinistes. Sans cette aubaine, ils couleraient». Et d’illustrer ses propos par l’exemple de son prédécesseur, Claude, qui ne voulait pas entendre parler de livre scolaire, tant et si bien qu’il a été contraint au dépôt de bilan. Aziz ajoute que non seulement le manuel scolaire fait vivre le bouquiniste mais qu’en le pratiquant ce dernier rend service aux budgets modestes. De fait, un ouvrage de seconde main acheté à 50% de son prix initial est revendu avec une ristourne de 30%, ce qui laisse au bouquiniste une marge de bénéfice de 20%. Pour les manuels neufs, une réduction de 25% est consentie par les éditeurs, le bouquiniste, lui, les revend avec une réduction de 10%.

Ils sont alimentés par les particuliers, qui se font de plus en plus rares
Mais, si les rayons des nouveaux bouquinistes regorgent de livres scolaires, de manuels d’informatique, d’ouvrages de gestion et de droit, ils sont de moins en moins achalandés en romans et polars. Quant aux éditions rares, il n’y en a plus trace. Question d’approvisionnement, nous dit Aziz. «Ce sont surtout les particuliers qui nous alimentent, ceux qui désirent se débarrasser d’un livre après lecture ou vider leur bibliothèque. Et comme les Marocains ont perdu le goût du livre, notre commerce en pâtit». Les derniers des Mohicans sont les enseignants, les chercheurs et les intellectuels. Ils représentent 70% de la clientèle des bouquinistes. Ils cherchent essentiellement des ouvrages traitant de l’histoire du Maroc, des traités philosophiques et des aperçus de sociologie, de psychologie ou de psychanalyse. Loin derrière ces genres arrivent la religion et la littérature. Pourtant, un roman en format de poche en excellent état est proposé à 15 ou 20 DH.
Par les temps qui courent, le métier de bouquiniste ressortit du sacerdoce. Peu l’assument, mais ceux qui le font forcent l’admiration par leur foi et leur capacité de résistance.