Ce que lisent les intellectuels

Que lisent les acteurs du champ politique, culturel, social et médiatique ? Quels sont
leurs auteurs de prédilection ? C’est ce que nous avons cherché à savoir à travers
un échantillon réduit, certes, mais assurément représentatif.

Que lisent, de manière générale, les intellectuels et ceux que l’on considère comme l’élite? Commençons, au hasard de notre investigation, par Hakima Himmich, médecin et militante de la société civile.
Même si elle est restée très discrète, nous avons néanmoins appris qu’elle aime bien lire, mais plutôt le week-end et pendant les vacances. Ses auteurs favoris s’appellent Paulo Coelho, John Le Carré, Bernard Kouchner et l’écrivain égyptien Sonallah Ibrahim. Comment choisit-elle ses bouquins ? En lisant le Monde des livres, en regardant quelques émissions littéraires sur satellite et en se rendant régulièrement à la librairie «Carrefour des livres» pour s’enquérir des dernières parutions.
Nous avons également interrogé Hassan Aourid, porte-parole du Palais royal, directeur du Centre Tarik Ibn Zyad, intellectuel et chroniqueur à ses heures. Il n’a plus de livre de chevet, nous répond-il de prime abord. Naguère, il en avait un : c’était Al Icharat Al Ilahya de Abou Hayyan Attawhidi, penseur médiéval. Mais il faut dire que les habitudes de lecture de M. Aourid, comme il l’explique lui-même, ont été bouleversées depuis sa nomination, en 1999, au poste de porte- parole du Palais royal. «Je lis pour le plaisir, alors qu’auparavant la relation était plus utilitaire. C’était pour moi synonyme de sacerdoce : impossible de lire sans avoir un crayon à portée de main, souligner et prendre des notes. En plus de la disponibilité, la lecture suppose une certaine clarté, une concentration, une sérénité d’esprit qu’on ne peut avoir quand on est sous tension.»
Le jour, il ne lit presque plus. L’eût-il voulu qu’il n’en aurait pas eu le loisir, tant son téléphone portable, dont il ne peut plus se séparer en raison de ses responsabilités, ne lui laisse pas un moment de répit.
En revanche, il consacre ses soirées à la lecture et les petits matins à l’écriture. Aourid est de ceux qui ne lisent pas un seul mais plusieurs ouvrages à la fois. En déplacement en Afrique, il découvrit Cheikh Anta Diop, à travers un livre intitulé Cheikh Anta Diop, combat pour la renaissance africaine, dédié à cet éminent historien, savant et humaniste sénégalais, mort en 1986. L’œuvre de cet auteur est foisonnante, comme sont nombreuses ses actions en faveur des mouvements de libération. Sa thèse majeure sur les origines noires de la civilisation égyptienne est le contre-pied de la négritude, chère à son compatriote Léopold Sédar Senghor.
Mais la raison du porte-parole du Palais, côté lecture, va vers les thématiques marocaines. Une œuvre marocaine l’a particulièrement marqué. Editée au début de 2004 et passée malheureusement «inaperçue», selon lui : Kifah al Maghariba (la lutte des Marocains) de Abdallah Rochd. Un travail qui, commente-il, «tout en étant apologétique, ne cède jamais au populisme.» Les livres sur l’islam attirent de plus en plus Hassan Aourid. La conjoncture politique est pour quelque chose dans ce choix, est-on tenté de penser au départ. «C’est plutôt une constante, renforcée, certes, par les développements des choses de l’islam qui secouent actuellement le monde», s’empresse-t-il de commenter. Une chose est sûre : le roman, dans les choix de lecture de M. Aourid, a perdu sa place d’antan. «C’est probablement une question d’âge ; à mesure qu’on prend des rides, on est moins enclin à lire des romans», se justifie-t-il.

Nezha Chekrouni se plonge dans le soufisme

La ministre déléguée chargée des Marocains résidents à l’étranger, Nezha Chekrouni, considère que la vie serait insipide sans les livres. Lire le soir, avant de s’endormir, est une façon de couper avec les contraintes du quotidien, de vagabonder par l’imaginaire sous d’autres cieux, vers d’autres continents, cultures et civilisations. Le soufisme occupe une place de choix dans ses évasions spirituelles depuis quelque temps. Elle lui fut révélée par le livre d’Anne-Marie Schimmel, L’incendie de l’âme. «Un livre très fort, explique-t-elle avec enthousiasme, qu’il faut lire plusieurs fois, non pour aller au fond de ce qu’elle écrit, ce qui est difficile, mais au moins pour en approcher. C’est un livre beau, d’une profondeur à la fois mystique, poétique et littéraire inégalable.» Cet intérêt pour le soufisme a, pour la ministre, une petite histoire, dont le Festival des musiques sacrées de Fès fut le théâtre.Car c’est là que le nom d’Anne-Marie Schimmel et de son «Incendie de l’âme» ont été évoqués par nombre de participants de manière récurrente.
Le soufisme n’est pas l’unique passion de Mme Chekrouni. Le roman suscite aussi sa curiosité. Le dernier qu’elle a lu s’intitule Je ne verrai pas l’automne flamboyant de Anissa Belefkih. Il se présente comme un ouvrage d’introspection. «Après la lecture de ce roman, je suis encore plus convaincue que l’écriture est une œuvre d’autant plus libératrice pour la femme qu’elle lui permet d’exprimer sa force de caractère et son ardeur face à une société foncièrement machiste». Elle-même envisage de se prêter un jour au jeu de l’écriture si tant est qu’elle en possède le talent, dit-elle avec modestie. En attendant, elle continue de lire, et elle a découvert un autre écrivain brillant, son collègue au gouvernement, Ahmed Tawfiq. Son oeuvre a littéralement fasciné la ministre, si bien qu’elle a dévoré coup sur coup, dit-elle, Jarat abi Moussa, Choujairat hamaim oua qamar et Ghribt lahsain. Paulo Coelho est un autre des romanciers préférés de Chekrouni. Elle n’hésite pas à le comparer à Jalal Eddine Roumi : «Quête incessante du bonheur qu’on ne peut découvrir finalement qu’au fond de nous-mêmes».
Ismail Alaoui, secrétaire général du PPS, quant à lui, ne privilégie aucun auteur. Lui aussi lit souvent le soir, surtout des écrits à caractère politique, économique et social. Mais il se dit «particulièrement intéressé par la connaissance historique puisqu’elle sert à mieux méditer sur notre expérience marocaine voire personnelle.» L’essai, la nouvelle ou le roman ne sont pas sa tasse de thé. C’est la biographie qui l’enchante le plus. Il vient de terminer celle de l’Emir Abdelkader, personnage charismatique de l’histoire algérienne, rédigée par l’islamologue français Bruno Etienne.
Différent est le goût d’Ahmed Boukous, doyen de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM). Il a lu et relu Le neveu de Rameau de Denis Diderot (1713-1784). D’où tient-il sa passion pour ce livre qui date du XVIIIe siècle ? «Elle vient du fait que la société française de l’époque des Lumières présente, toutes proportions gardées, une similitude avec la société marocaine actuelle où le citoyen se cherche encore et est tiraillé entre tradition et modernité. Rameau exprime bien ce désarroi.» Linguiste de formation, et en raison de ses activités à l’IRCAM, M. Boukous est passionné par les écrits relatifs aux grandes questions débattues dans les communautés multilingues. Côté roman, le Libanais Amin Maâlouf vient en tête, avec Léon l’Africain.

Nour-Eddine Sail décrypte le mystérieux «Ulysse»

On sait par ceux qui ont approché l’actuel directeur du Centre cinématographique marocain (CCM) que Nour-Eddine Sail est un bibliophile impénitent. Il dort peu, comme il le dit lui-même, et le livre est pour lui un compagnon irremplaçable. On croyait, en l’interrogeant sur ses longues veillées livresques, qu’il serait disert. C’est tout le contraire, par crainte, dit-il, d’ennuyer le lecteur, étant donné la diversité et la quantité de livres qu’il «consomme». Pour l’heure, «je me casse les dents depuis quinze jours sur la lecture de la nouvelle traduction d’un roman absolument extraordinaire, et ça va durer, à coup sûr, jusqu’à la fin de la saison estivale», confie-t-il. Il s’agit du sibyllin Ulysse de l’Irlandais James Joyce. Une recherche sur internet nous apprit qu’il existait jusque-là une seule traduction de l’ouvrage (paru en 1922) réalisée en 1929, du vivant de l’auteur, donc, par Auguste Morel.
Salah El Ouadie, poète et membre de l’Instance équité et réconciliation (IER),lui, n’a pas d’auteur préféré. C’est un passionné de poésie, on le sait, mais ses lectures sont fonction de l’état d’esprit et de la conjoncture. S’il s’est aujourd’hui replongé dans ce qui a été écrit sur le bagne de Tazmamart et ses horreurs, c’est pour mieux appréhender ces années de plomb sur lesquelles il est appelé, vu ses responsabilités au sein de l’IER, dirigée par son compagnon d’infortune Driss Benzekri, à faire toute la lumière. Tazmamart cellule numéro 10, d’Ahmed Merzouki, De Skhirat à Tazmamart, de Mohamed Raïss et Dix-huit ans à Tazmamart d’Ali Boureqat, qu’il est en train de relire, lui donnent, selon lui, «bien des cauchemars». S’il s’est également plongé dans l’histoire et la civilisation du Yémen, c’est grâce à une visite récente dans ce pays, dans le cadre d’une rencontre poétique, qui lui a fait découvrir, «quoique tardivement, un très beau pays et une grande civilisation qui n’a rien à envier à celle de la Mésopotamie ou de l’Egypte pharaonique.» Enfin, une biographie du prophète, intitulée Kitabo achakhssiati al mohammadia, écrite à Falouja, en 1933, par Maârouf Roussafi, l’accompagne dans ses déplacements