CCM – FIFM : une résidence d’écriture pour treize cinéastes marocains

Du 30 mai au 4 juin, treize cinéastes marocains se sont retrouvés à Ifrane pour une résidence d’écriture. Elle est organisée à l’initiative du Centre cinématographique marocain et de la Fondation du festival international du film de Marrakech.

Dans le cadre paisible de la ville d’Ifrane, où la verdure à perte de vue inspire la sérénité, la deuxième résidence d’écriture, organisée conjointement par le Centre cinématographique marocain et la Fondation du festival international du film de Marrakech, a reçu treize cinéastes marocains du 30 mai au 4 juin.

Le but de l’atelier était de permettre aux cinéastes bénéficiaires de l’avance sur recette du CCM, des années 2015 et 2016, de retravailler leurs projets avec des scénaristes professionnels étrangers. «A la différence de certaines résidences d’écriture où les gens ne sont pas certains de trouver des financements pour leurs films, où à la clé il peut y avoir le financement d’un ou deux projets, il n’y a là aucune atmosphère de compétition puisque tous les projets verront le jour», explique Sarim Fassi Fihri, directeur du CCM.

Les projets étant déjà finalisés, le rôle de la résidence était de réaliser un script doctoring permettant de revoir la structure, de décharger l’histoire des lenteurs, des doublons et des manichéismes et ce grâce à une expertise solide dans le domaine du scénario. Pour ce faire, Jean-Luc Ormières, producteur et directeur artistique de la résidence, s’est chargé de choisir avec soin son équipe de tuteurs. «Pour avoir déjà animé l’atelier anglophone Moonston, je me soucie essentiellement  de trouver des gens qui font de la nuance entre la transmission et l’enseignement. Mais qui soient surtout suffisamment généreux et curieux pour s’intéresser vraiment à l’écrit de l’autre. Personne ne vient ici pour prendre les choses du bout des doigts», affirme le directeur artistique.

Huit experts au total, dont deux femmes, sont venus de France, de Belgique et des Etats-Unis. Pas d’experts marocains cette année, car «les experts étrangers ont ce recul nécessaire par rapport au Maroc. Parce qu’on écrit un film pour tout le monde. S’il n’est lisible que par les Marocains, il n’a aucune chance de survie à l’international», explique Sarim Fassi Fihri qui se préoccupe, entre autres, par la représentation marocaine dans les grands festivals internationaux.

Ecrit : peut mieux faire

Depuis que le cinéma marocain peut compter sur des avances respectables sur recette, l’on note une amélioration au niveau de la production et de l’image. Le seul bémol qui persiste se situe au niveau du récit, de la cohérence de l’histoire et de la qualité du dialogue. «Je pense qu’au Maroc, les réalisateurs sont scénaristes et/ou producteurs par défaut. Ce qui n’est pas un problème en soi si le réalisateur acceptait de coécrire avec un scénariste», commente Jean-Luc Ormières.

Mais si pour Alaa Eddine Eljam, l’un des réalisateurs bénéficiaires de la résidence, «être auteur-réalisateur à l’origine de l’idée de son film est très important», la réalisatrice Salma Bargach estime, elle, qu’écrire son propre film est dicté par la rareté des scénaristes. «Il faut qu’il y ait plein de scénaristes pour trouver celui avec lequel on a des affinités. On peut évidemment trouver quelques scénaristes expérimentés, mais avec lesquels on ne partage aucune sensibilité, parce que l’on a des univers créatifs différents», explique-t-elle.

Un avis que semble concevoir le réalisateur et le scénariste Philippe Lasry. «Peut-être qu’il leur est difficile de trouver quelqu’un qui a envie d’entendre ce qu’ils ont à dire et qui puisse le restituer d’une manière professionnelle et respectueuse», note le tuteur.

Pourtant, «le Maroc possède des dispositifs de formation à l’écriture. Il y a un institut supérieur privé qui est l’ESAV, un institut supérieur public (ISMAC), il y a des facultés qui disposent de licences et de masters en cinéma. Le CCM ne peut pas se substituer à tout cela, même à travers une telle initiative», affirme Sarim Fassi Fihri.

Derrière la rareté des scénaristes, il n’y a aucun mystère. Les ressources mises à disposition de l’écriture et la limitation de la production marocaine, posent l’enjeu économique sur la table. «L’enjeu aujourd’hui est de savoir si l’on peut imaginer une génération de scénaristes exclusifs à plus ou moins long terme», se demande Jean-Luc Ormières. Et d’ajouter : «Quoi qu’il en soit, il n’y a que dans le monde anglo-saxon que le métier de scénariste est individualisé de manière beaucoup plus respectée, avec cette magnification de l’auteur»

Des atomes crochus 

Dans une atmosphère très détendue et loin de toute distraction possible, les rendez-vous pris entre les réalisateurs bénéficiaires de la résidence et les tuteurs avaient davantage des airs d’échanges entre amis. Constat partagé par tout le monde et dont le secret est que «nous ne sommes pas ici pour émettre des critiques, explique Philippe Lasry, mais pour accompagner les réalisateurs à faire correspondre leur scénario, tels qu’ils l’ont écrit, à celui qu’ils nous racontent à l’oral». Propos confirmé par Alaa Eddine Eljam qui ajoute que «les tuteurs nous encadrent dans l’objectif d’abonder dans notre sens et pas projeter sur nous leurs propres envies… Il y a une réelle bienveillance et une volonté de prendre part à un projet».

En échange, l’ego mis en veilleuse, les réalisateurs se livrent en acceptant la remise en question de leur scénario. «Dans mes scénarios aussi, il y a des lacunes. Et croyez-moi, lorsqu’on fait des ateliers comme cela, on apprend également beaucoup de choses. C’est une chance de se retrouver exclusivement entre scénaristes pour s’entraîder. Il faut en profiter pleinement», commente Matthew Robbins, scénariste et producteur ayant travaillé avec les plus grands : Steven Speielberg, George Lucas, Guillermo del Torro…

Pour Salma Bargach, la résidence d’Ifrane a été une aubaine. Croiser ainsi les points de vue sur son scénario lui a permis de défendre son projet et de mettre le doigt sur les points à améliorer, mais également de détecter les références cinématographiques de chacun des tuteurs. «À la façon dont les tuteurs lisent mon scénario et me le renvoient, je sens qu’ils appliquent des méthodes et qu’ils viennent d’écoles complètement différentes».

Quant à Janane Fatine Mohammadi, qui a reçu le fonds d’aide à l’écriture de son premier long métrage, la différence s’est située davantage entre les tuteurs et les tutrices. «L’héroïne de mon film est Tata Milouda, la slameuse marocaine installée en France. Son histoire a particulièrement touché Raphaelle Desplechin qui m’a poussé davantage à approfondir le personnage. Alors que Laurent Brandenbourger m’a plutôt guidée sur le plan technique».

Le réalisateur Tarik El Idrissi voulait faire de Sound Of Berberia un documentaire qui l’amène du Maroc au Niger. L’actualité chaude de la région l’a contraint à transformer ce vieux rêve en fiction. Un genre différent qui pose d’autres contraintes et exige une autre écriture. «Avec les tuteurs que j’ai eus, nous avons tenté de mettre en évidence cette rivalité entre la fiction et le documentaire dans mon scénario, afin de me permettre de décider du format final que je veux lui donner», nous dit Tarik El Idrissi.

Pour les tuteurs, la richesse des scénarios et des projets proposés est prometteuse de beaux résultats. Si pour Matthew Robbins, les scénarios lui ont permis de dresser un portrait très actuel du Maroc qu’il n’a pas vu depuis cinquante trois ans, Philippe Lasry s’est ému de la puissance des réflexions transmises par les différents scénarios qui, bien que partant d’un contexte marocain, font écho dans le monde entier.

«Il y a six films, parmi les douze qu’on a eus à la résidence de l’année dernière, qui sont déjà en post-production. Et cette année, on a un changement de tropisme. Des voix différentes qui s’expriment. C’est une chance pour nous que de veiller au berceau de la production cinématographique marocaine. J’ai hâte de voir ce que cela va donner», conclut Jean-Luc Ormières.

Pour Sarim Fassi Fihri, un bilan d’étape sera possible lorsque les douze projets de l’année dernière seront à l’écran. Il sera alors possible de décider, si besoin est, d’augmenter le nombre de bénéficiaires ou de sessions de ladite résidence, pour toucher le plus de bénéficiaires.