Casablanca délaisse sa mémoire

Mythifiée par Hollywood, adulée par ses habitants, enviée par ses sœurs moins bien loties, Casablanca peut se prévaloir d’une longue histoire parsemée de joie et de détresse, de mort
et de résurrection, de grandeur et de décadence. Curieusement, la ville ne cultive pas la mémoire de ce passé si l’on en juge par la façon dont elle traite son patrimoine architectural.

Contrairement à un lieu commun tenace, qui fait coïncider l’éclosion de Casablanca avec l’incursion française, cette cité n’est pas née de la dernière pluie. Cette vieille dame indigne s’évertue à camoufler son âge plus que canonique en en gommant scrupuleusement les stigmates, et beaucoup tombent dans le panneau. Mais, quand les historiens s’emmêlent parfois les crayons dans les datations, les archéologues, eux, sont en mesure de les établir infailliblement. Ainsi, l’un d’eux, André Leroi-Gourhan, au hasard de ses fouilles, exhuma en 1995, près du marabout de Sidi Abderrahmane, les restes d’un atlanthrope. Le fringant squelette affichait 850 000 printemps.

Anfa, l’ancêtre de Casablanca, daterait du XIe siècle
Il en va des villes comme des vies : certaines sont lisses, sans relief ni aspérités, d’autres sont nanties d’un destin, avec ses cours imprévisibles, son lot d’accalmies et de fureur, d’heurs et malheurs, d’ascensions vertigineuses et de chutes fulgurantes. En alternance d’intempéries et d’éclaircies, l’histoire de Casablanca abonde. Cette histoire démarrerait, si l’on en croit des thèses bien étayées, au XIe siècle de l’ère chrétienne. A cette époque-là, des pêcheurs berbères (Zenata), alléchés par la munificence océane, avaient transporté leurs pénates sur une colline plantée au sud de la future Anfa. Là, ils menaient une vie insouciante et sans histoires.

Les Phéniciens, qui sillonnaient les mers, se mirent à y mouiller régulièrement, avant de faire voile sur le port d’Essaouira. Plus tard, les Romains y ont fait des escales juteuses, ainsi qu’en témoignent les soixante-neuf deniers d’argent découverts dans la cale d’une galère échouée au large de Casablanca. Tout cela n’était que le prélude paisible aux tempêtes qui allaient ultérieurement s’abattre sur Anfa, l’ancêtre de Casablanca.

C’est sous ce nom, à la signification obscure, que fut révélée la cité sur laquelle le royaume indépendant des Barghouata jeta son dévolu. Elle en fut la capitale, distinction dont elle paya le prix fort. Surgissant de nulle part, la tribu berbère des Barghouata fondit en effet tel un oiseau de proie sur la plaine délimitée par les fleuves Oum Errabiâ et Bou Regreg, dont ils soumirent les hommes. Rétifs à l’arabisation, les Barghouata répandirent une conception hétérodoxe de l’islam. Ils berbérisèrent le Coran, en imposèrent une lecture à leur convenance et en subvertirent l’esprit et la lettre. Chose qui leur attira les foudres des dynasties «légitimes», qui s’échinèrent à passer au fil de l’épée les arrogants hérétiques. A ce jeu, les Almoravides laissèrent des plumes. Les Barghouata étaient invincibles.
En 1907, face à la présence envahissante des étrangers, Casablanca se révolte et les Français la bombardent
Ce ne fut que quatre siècles plus tard, précisément en 1188, que le sultan almohade Abdelmoumen eut raison de leur incroyable vaillance. Il ne se contenta pas de les vaincre, il les éradiqua sans rémission et se fit un devoir d’effacer toute trace de leur règne. Dès lors, l’islamisation d’Anfa fut entamée énergiquement. Les Mérinides la parachevèrent. Ils eurent à cœur de rebâtir la ville selon le modèle architectural musulman et d’installer à ses commandes un gouverneur très sourcilleux quant au strict respect du dogme. Cela ne dura pas longtemps. Jaloux de leur liberté, les habitants d’Anfa ne tardèrent pas à se soulever contre l’«oppresseur».

C’est ainsi qu’ils recouvrèrent leur autonomie au XVe siècle, se convertissant en preux corsaires, écumant les mers, la rapière affûtée. Grand mal leur en prit. Marcher sur les brisées des Portugais, c’était s’exposer fatalement à des représailles sanglantes. Ce qui advint. Une armada composée de cinquante vaisseaux et 10 000 hommes s’en vint à l’abordage d’Anfa. La ville fut soufflée comme un château de cartes. Elle fut rebâtie par ces mêmes Portugais, et s’en servirent en tant qu’avant-poste militaire faisant rempart à leur cité conquise, Mazagan (l’actuelle El Jadida).

Le général Lyautey la fit renaître de ses cendres et l’imposa comme capitale économique
Voilà donc Anfa tombée entre les mains des Portugais. Le tremblement de terre qui dévasta Lisbonne, en 1755, eut le même effet destructeur sur Anfa, dont il ne resta pas un mur. Ses occupants mirent les voiles vers d’autres climats. Elle était enfin libre, mais dans quel état ! «Vers 1770, le sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah (Mohammed III) la relève de ses ruines et lui donne une nouvelle impulsion.

Il y fait édifier une mosquée, une medersa, un hammam, des moulins et des fours, et la renforce d’une plateforme d’artillerie, restaurée aujourd’hui et connue sous le nom de Borj Sidi Allal Kaïrouani ou Sqala. C’est la naissance de “Dar El Beida”, nom arabe de la ville actuelle. Ce nom, qui signifie “maison blanche”, “Casablanca” en est la traduction espagnole du milieu du XIXè siècle», lit-on dans Casablanca, portrait d’une ville.»

Anfa, transformée en «Dar El Beida», se trouva baptisée «Casablanca» par les compagnies de navigation espagnoles, chargées du transport des céréales, de la laine et du thé. Ce trafic commercial scella l’acte de renaissance de cette ville qu’on croyait à jamais disparue. A l’orée du XXe siècle, les Européens y affluèrent par vagues. Leur présence, devenue envahissante, provoqua la fronde des habitants. Meurtres et violences en chaîne. Pour mettre fin aux émeutes, la France décréta son bombardement, en 1907.

Ce fut la curée, s’indigna Walter Harris, dans les colonnes du Times : «Lorsque le calme revint, la ville présentait un spectacle de désolation extrême, une vision indescriptible s’offrit à mon regard : partout des cadavres d’hommes et de chevaux, des maisons détruites, pillées et brûlées, et ce qui restait, meubles, objets, avait été jeté, pêle-mêle, dans la rue. Maures et Juifs, qui s’étaient réfugiés dans des caves dès le premier jour du bombardement, sortirent de leur abri; beaucoup d’entre-eux étaient blessés, pâles, tremblants, terrorisés. Il y avait du sang partout».

Dans la brèche ouverte par cette mémorable tragédie s’engouffra l’occupation française. Cinq ans plus tard, le Protectorat fut instauré. Il n’eut pas que des incidences fâcheuses sur Casablanca. De fait, cette longue parenthèse lui permit non seulement de renaître de ses cendres mais aussi et surtout de s’affirmer en tant que pôle économique et industriel majeur. Le mérite en revient au général Lyautey qui, dès sa nomination en tant que Résident général, en 1912, eut les yeux de Chimène pour la ville rebelle. Il résolut, dès l’abord, d’en faire un terrain d’aventure architecturale sans égal. Ce à quoi urbanistes et architectes, venus de tous les horizons esthétiques, s’employèrent à cœur joie et à corps perdu, transformant radicalement le visage de la ville.

De Casablanca, Jean-Louis Cohen, architecte, universitaire et écrivain, écrit : «Ville mythique, mise en scène par Hollywood, aujourd’hui capitale économique du Maroc, Casablanca fait figure d’expérimentation dans le domaine de l’urbanisme et de l’habitation. En six décennies, de 1900 à 1960, elle s’est métamorphosée en une métropole tumultueuse, façonnée par toutes les cultures méditerranéennes». Style arabo-andalou revisité à la française, art déco, cubisme, art nouveau rivalisent encore dans les artères casablancaises, grâce à des architectes méconnus à l’époque, à l’exemple de Marius Boyer, Adrien Laforgue, Gaston Jambert, Jean Balois, Marcel Desmet, Albert Greslin, ou pratiquement inconnus, tels Albert Laprade, Jean-François Zevaco, Henri Prost…

Ils ont offert à Casablanca une guirlande de bâtiments étonnants : la poste centrale (Laforgue, 1920), l’immeuble Lévy-Bendoyan (Boyer, 1930), la villa Sami Suissa (Zevaco, 1947), la villa Schulman (Azagury, 1952), le Théâtre municipal (1922)… L’indépendance vint et cette belle architecture se défit. La furie bétonneuse la mit à mal, impunément, cruellement. Effacée la villa Benazeraf (rue d’Alger, 1928). Soufflée la villa El Mokri (Anfa, 1928). Débâti le cinéma Vox et sa salle de 2 000 places à toit ouvert.

Terni le charme quasi bucolique du quartier Gautier, naguère un îlot de verdure. Décrépie la façade de l’hôtel Lincoln, ce morceau d’anthologie architecturale maintenu sous perfusion, au corps défendant de ses avides propriétaires…

Depuis que l’ancien bastion de corsaires, promu ensuite cité-phare, a troqué sa vêture élégante contre les frusques de la mégapole vibrionnante et échevelée, des pans entiers de sa mémoire architecturale ont été abattus. Tout se passe comme si Casablanca en avait honte et se faisait un plaisir, pas malin du tout, d’en effacer les inscriptions, les plis et les recoins. Avec une frénésie telle que les bonheurs architecturaux d’antan ont vécu.

Ceux qui résistent miraculeusement tombent en morceaux. Pour les savourer, il faut prendre des chemins buissonniers, s’aventurer dans des impasses, s’égarer dans des dédales. Parfois, au bout d’une ruelle, ils apparaissent comme une récompense. Contre la conspiration amnésiante, des hommes de bonne volonté font front. Avec ardeur. Sans se bercer d’illusions. Les fossoyeurs de la mémoire ont toujours le dernier mot.