Cachez ce livre que je ne saurais voir

Primé à  La Mamounia, «Le Dernier Combat du Captain Ni’mat», de Mohamed Leftah, est introuvable au Maroc.

Vous aimez lire ? Diable ! Vous n’avez pas honte ? Vous, surtout ! Vous qui cherchez désespérément le dernier roman du regretté Mohamed Leftah. N’avez-vous donc rien de mieux à faire ? Khalid Naciri vous le demande, à en croire nos confrères d’Achorouk. Interrogé sur la censure déguisée du Dernier Combat du Captain Ni’mat, le ministre de la communication aurait asséné, tenez-vous bien, ceci : «Je m’occupe de grandes affaires de la Nation, pas de tafahates [futilités]». Sic. Ce haut responsable emboîte ainsi le pas à son collègue en charge de la jeunesse : Moncef Belkhayate avait, souvenez-vous, décrété que le programme «Lecture pour tous» ne faisait pas partie des priorités de son ministère.

Mais revenons au livre, que dis-je, au chef-d’œuvre, le dernier de Leftah, que vous ne trouverez nulle part car aucun libraire n’arrive à le commander. 144 pages d’une grâce étourdissante, qui se lisent, se dévorent d’une traite. Dès les premières lignes, on est pris aux tripes. Aux dernières, on est en transe. La soixantaine bien entamée, le Captain Ni’mat vit paisiblement, aux côtés de sa femme Mervet, dans un quartier huppé du Caire. Végétant au bord d’une piscine, rien ne l’excède autant que ses radoteurs d’amis, eux aussi militaires à la retraite, des vieillards émoussés comme les blagues qu’ils serinent. Ni’mat ferme les yeux, soupire tel un damné, quand déferle une horde de jeunes nageurs musclés, éveillant chez le sexagénaire des émois insoupçonnés. Des frissons auxquels il s’initie anxieusement au contact de son masseur, et qu’il portera à leur paroxysme avec son jeune domestique. Impudique ? A aucun moment, et c’est à cela qu’on reconnaît la magie, le raffinement extrême de la plume de Mohamed Leftah : ce qui, écrit d’une main épaisse et graveleuse, peut révulser, se fait musique, poésie. Mieux, ce qui aurait pu tourner indéfiniment autour du pot de l’intime, comme plein d’écrits vains, n’ayant de subversif que l’aspect, ratisse ici plus large, s’attaque à l’intégrisme galopant, et se penche sur l’individu qui suffoque sous le poids d’une masse de plus en plus rigide. «Une douloureuse beauté», dira le quotidien français L’Humanité. «Une futilité», rétorquera, hélas, Khalid Naciri.