«Notre rapport à  l’étranger semble se limiter à  la France et à  l’Afrique subsaharienne»

à€ partir du 30 septembre, le centre Dar Al-Ma’mûn accueille une résidence de traduction littéraire, dans le cadre de la Fabrique européenne des traducteurs.

Décrivez-nous le déroulement de ces ateliers et les défis que les candidats doivent relever…

C’est une résidence organisée conjointement avec le Collège international des traducteurs littéraires d’Arles, en France, dans le cadre d’un programme plus large intitulé La Fabrique européenne des traducteurs, auquel participent quatre autres lieux de traduction qui se trouvent en Suisse, aux Pays-Bas, en Suède et en Turquie. La résidence en cours est celle de l’atelier franco-arabe. Trois jeunes (ou apprentis) traducteurs travaillant du français vers l’arabe et trois autres travaillant de l’arabe vers le français se retrouvent pour neuf semaines de travail et de vie partagés, à Arles puis à Marrakech. Les textes traduits sont très divers : fiction, essais, littérature jeunesse. Chacun vient avec un projet de traduction qui lui est propre. Outre les moments de solitude face au texte, la résidence offre à chacun la possibilité de confronter son travail, au jour le jour, au regard des autres résidents, mais aussi à celui des «tuteurs», traducteurs reconnus qui les suivent tout au long de l’atelier. C’est une sorte de double tutorat, horizontal et vertical, où l’enseignement consiste en un accompagnement. Nous défendons l’idée que la traduction est d’abord une pratique d’écriture. Elle ne peut s’enseigner par des leçons magistrales ou des cours de linguistique. Elle ne s’apprend que par la confrontation active avec les textes et avec la langue, celle de l’autre mais surtout la sienne propre. Dès lors, la résidence, c’est-à-dire la possibilité de se concentrer sur un travail dans la durée, se révèle un format pertinent et une opportunité irremplaçable.

Où pourra-t-on lire le résultat de cette résidence ? Les œuvres traduites seront-elles éditées bientôt ?

On pourra d’abord les entendre ! A la fin du programme, les jeunes traducteurs feront une lecture publique bilingue le 5 novembre à Marrakech. On y entendra des textes de Hassan Daoud, d’Emmanuelle Pireyre, de Yacine Haj Saleh, de Gilles Deleuze… Par ailleurs, chaque mardi d’octobre aura lieu, à Dar al-Ma’mûn, une conférence publique par un des tuteurs de l’atelier : la traductrice libanaise Marie Tawk, l’écrivaine et cinéaste égyptienne Safaa Fathy, les traducteurs et universitaires français Richard Jacquemond et Yves Gonzalez-Quijano. Courant 2014, nous publierons une anthologie d’extraits des textes traduits, qui sera diffusée auprès de professionnels arabes et français de l’édition susceptibles de désirer publier les traductions.

Le centre de résidences Dar Al-Ma’mûn a choisi de promouvoir activement la traduction. Rappelez-nous l’intérêt, pour le Maroc, d’un secteur de la traduction fort et dynamique…
Au Maroc, aujourd’hui, notre rapport à l’étranger semble se limiter à la France (et il est teinté de ressentiment) et à l’Afrique subsaharienne (et il est rongé de racisme). Je caricature, mais à peine. Autant dire qu’il y a du travail à faire, dans lequel la traduction a un rôle central à jouer. Traduire un texte, ce n’est pas seulement le faire passer d’une langue à l’autre à des fins de communication. C’est d’abord le lire, le lire de si près qu’on est transformé par lui, pour pouvoir en retour le transformer, le recréer dans sa propre langue afin que d’autres puissent s’en imprégner. C’est un travail d’empathie, qui suppose une remise en question de soi.

Dans le monde d’aujourd’hui, la rencontre des autres cultures est quotidienne, mais elle est souvent fondée sur les clichés ou le commerce. Or, pour comprendre une autre culture, il est nécessaire de lire ses livres. Par exemple, nous projetons pour 2014 à Dar al-Ma’mûn un atelier de traduction arabo-néerlandais, et nous avons pour le moment beaucoup de mal à trouver des candidats et des tuteurs. C’est comme si ces deux langues, l’arabe et le néerlandais, ne s’étaient quasiment jamais rencontrées, malgré des lignées prestigieuses d’arabisants dans l’université néerlandaise. Nous travaillons donc à provoquer cette rencontre sur un pied d’égalité. Ce programme, et la traduction en général, nous font entrevoir des mondes qui restent à découvrir. Et à construire.
Propos recueillis par.