Amina Benbouchta, le retour après quatre ans

Après une éclipse qui a autant duré qu’intrigué, Amina Benbouchta refait
surface avec une exposition, à  partir du 12 février, à  l’atelier Bachkou de Saà¢d
Hassani. Minimalisme expressif et ascétisme chromatique caractérisent l’Å“uvre de
cette artiste.

La quarantaine pimpante, Amina Benbouchta détonne dans le pâle paysage pictural, avec son élégance raffinée, ses belles manières et ses accessoires luxueux. De quoi agacer ses pairs abonnés à  la galère, qui voient d’un mauvais Å“il l’intrusion dans leur sphère de cette bourgeoise, fille et nièce de ministres. Amina Benbouchta ressent avec une certaine amertume cette animosité qui la condamne à  l’esseulement. Mais cela ne la dissuade pas de poursuivre la voie qu’elle s’est tracée, à  l’écart des clans, des cénacles et des cercles. Car tel était son choix, un choix de vie, pourrait-on dire. Qui remonte à  loin, à  l’âge de quinze ans. Presque une vocation, d’abord suivie dans la solitude, ensuite affinée sous la férule du peintre Jacques Alérini. Après un détour par l’anthropologie, elle revient à  son premier amour, plus ardente que jamais. En 1991, elle expose ses Å“uvres à  la galerie Arcanes, à  Rabat. Un triomphe. A l’exubérance de mise à  l’époque, Amina Benbouchta oppose le dépouillement. A l’éclat, elle répond par une sobre élégance. Le noir et le gris sont ses couleurs de prédilection. Ils viennent illuminer des formes indistinctes, qui ressemblent vaguement à  des jarres ou des vases. Le tout forme un univers énigmatique, auquel Amina Benbouchta nous donne accès dans cet entretien. La Vie éco : Le choix du lieu d’exposition n’est pas indifférent pour un artiste. Pour votre retour sur la scène picturale, vous avez jeté votre dévolu sur la galerie Saâd Hassani. Pourriez-vous nous indiquer les raisons de cette préférence ? Amina Benbouchta : Il n’y a pas de secret. Le lieu m’a séduite. Il est moderne et vivant, et de ce fait, il convient parfaitement à  mon style de peinture. En plus, il n’y a plus tellement d’endroits, à  Casablanca, o๠un artiste peut montrer dignement son travail. Toutes les bonnes galeries ont fermé leurs portes. n Qu’appelez-vous une bonne galerie ? Un lieu susceptible de mettre en valeur une Å“uvre plutôt que de l’écraser. Al Manar avait cette vertu-là , elle vient de mettre la clé sous le paillasson. Venise Cadre est la dernière qui reste, seulement elle ne correspond pas à  la nature de ma peinture. Mais j’ajouterai que mon choix a été aussi dicté par la qualité de mes rapports avec Saâd Hassani. Je le connais depuis si longtemps et nous nous estimons mutuellement. n Vous agissez souvent en fonction de vos affinités et de vos sentiments ? En général, oui. n Vous ne craignez pas que cela puisse porter préjudice à  votre carrière, d’autant que vous exercez un art égoà¯ste et peu compatible avec les bons sentiments ? Je ne sais pas s’il s’agit de bons sentiments. Mais, que mes sentiments soient de nature à  compromettre ma carrière, ne m’empêchera jamais de les assumer. En tout état de cause, mes choix sont honnêtes, et c’est le plus important. n Comme toute jeune fille de bonne famille, vous étiez promise à  un avenir précautionneux, mais vous vous en êtes détournée pour emprunter une voie incertaine, celle de la peinture. N’était-ce pas lâcher la proie pour l’ombre ? Si j’ai choisi l’ombre, ce n’est pas à  défaut d’autre chose. J’aurais pu, comme vous dites, mener une carrière précautionneuse qui m’aurait garanti le gà®te et le couvert et mis à  l’abri du besoin. Mais il y avait l’appel de la peinture, je n’y ai pas résisté, sinon je serais passée à  côté de moi-même. n Donc, le choix de la peinture procédait d’une nécessité intérieureÂ… Ce n’est pas le musicien qui choisit son instrument, c’est l’instrument qui choisit le musicien. Moi, je suis peintre parce que je ne peux pas être autre chose. A une période de ma vie, j’avais pris du champ par rapport à  la peinture, je m’en distrayais en m’adonnant au journalisme, à  l’illustration et à  un tas d’activités. En fin de compte, j’ai renoncé à  tout ça pour retourner à  ma passion : la peinture. n Auparavant, vous avez tâté de l’anthropologie. Comment peut-on passer d’une science objective et rigoureuse à  un mode d’expression totalement subjectif ? Non, c’est l’inverse. Je suis passée de la peinture à  l’anthropologie. Mes parents tenaient tellement à  ce que j’obtienne un diplôme que je n’ai pas pu faire autrement que satisfaire leur désir. J’aurais pu approfondir ce savoir-là , je m’en suis retenue, parce que je ne trouvais goût qu’à  la peinture. Les diplômes sont importants pour les parents. Maintenant que j’ai des enfants, je le comprends mieux. n Et quand vous avez viré de bord, vos parents ne vous en ont-ils pas voulu ? Non, cela s’est passé gentiment. J’avais honoré le pacte établi entre eux et moi, en prenant le chemin de l’université ; il aurait été injuste qu’ils désapprouvent mon choix. Il faut dire qu’ils ne sont pas carriéristes et qu’ils ressentent une certaine fierté d’avoir enfanté une fille qui crée. n Lorsque vous avez commencé à  creuser votre sillon, le champ pictural était occupé par une pléiade de peintres installés, jaloux de leur prestige. Comment ont-ils accueilli votre incursion dans leur pré carré ? Tenez-vous bien, ils ne m’ont tendu aucune embûche. Bien au contraire. Et j’en suis moi-même étonnée. A l’époque, il n’existait aucun jeune peintre. J’étais la première. Pourtant, j’ai pu m’imposer facilement. n Serait-ce par condescendance ? Vous étiez non seulement jeune mais aussi femme, débarquant dans une galaxie exclusivement masculine ? Non, je crois que ces considérations ne sont pas entrées en ligne de compte dans l’accueil qui m’a été fait. Ce serait plutôt la facture de ma peinture qui a eu l’heur de plaire à  mes pairs aà®nés.Mieux : j’ai eu droit à  une certaine prévenance. Fouad Bellamine m’a considérablement aidée, Miloud Labied était aux petits soins pour moi, et les autres peintres m’apportaient un grand soutien. n Votre parcours est scandé d’éclipses. Aujourd’hui, vous réapparaissez après une retraite qui a duré quatre ans. Serait-ce une manie chez vous ? De temps à  autre, je ressens l’impérieux besoin de m’accorder un répit. Non pour prendre mes distances avec la peinture, car je continue à  en faire pendant mes éclipses, comme vous dites, mais pour me consacrer à  mes enfants et à  mon foyer. Vous savez, j’ai trois enfants, dont je dois m’occuper, et un mari qui a besoin de ma présence. Je n’ai pas l’esprit uniquement à  la peinture. n On peut aussi considérer vos éclipses comme un manque d’égards envers vos admirateurs… Je souhaiterais en avoir autant. Mais tel n’est pas le cas, il faut bien le dire. Cela fait deux ans que je n’ai pas vendu une seule toile. Récemment, j’ai frappé à  la porte d’éventuels sponsors pour qu’ils m’aident à  acquérir du plexiglas, un matériau très coûteux dont j’ai besoin pour mon futur travail, en pure perte. n J’imagine que quand vous avez abordé la peinture, vous étiez inspirée par des modèles. Quels sont-ils ? Oui, j’ai été marquée par des figures emblématiques de l’art pictural. Dans mon jeune âge, j’adorais les paysages de Van Gogh et les dessins de Delacroix. Plus tard, je me suis mise à  fréquenter James Brown et Gharbaoui. n Après, vous avez forgé votre propre style ? Je ne peux pas me targuer de posséder un style particulier. J’emprunte plutôt aux autres, mais j’essaie de le faire intelligemment et de forger ma propre vision. n Votre style n’est pas resté inchangé, on perçoit dans votre Å“uvre des mutations. Pourriez-vous les préciser ? Oui, bien sûr. Il y a eu une période encombrée et une autre épurée. Au début, j’avais tellement de choses à  dire, que je surchargeais mes toiles, je mélangeais tout. Cela donnait des Å“uvres foisonnantes mais un tantinet brouillonnes. Au fur et à  mesure que j’avançais, je tendais vers le dépouillement et l’épure. n Au point que vous êtes devenue une référence en matière de minimalisme expressif et d’ascétisme chromatique. Oui, j’ai adopté comme principe d’exprimer juste ce qu’il faut, sans tomber dans l’écueil de l’exubérance, de la fioriture et du clinquant. Il importe d’atteindre le maximum d’effets avec un minimum de moyens. Ce qui est important dans un tableau, c’est l’équilibre, qui ne peut être perceptible que lorsque y est établie une harmonie entre le plein et le vide, entre l’objet et la surface. n Il n’en demeure pas moins que vous avez le don de l’hermétisme. Personnellement, j’ai du mal à  entrer dans votre univers, faute de clés, assurément. Vous êtes en train de me dire que ma peinture ne vous parle pas. Vous exigez des clés, je n’en dispose pas. Les seules que je pourrais vous fournir, c’est cet équilibre dans les formes, obtenu avec très peu de moyens. n Soit. Mais elles ne m’aident pas à  recueillir le message enfoui sous votre peinture. Je ne transmets aucun message, puisque je ne raconte pas une histoire, sous les plis de laquelle s’embusque un sens. Si je cultive une certaine austérité, c’est par désir de me porter vers l’universel. Les destins singuliers ne m’intéressent pas, la condition humaine, en revanche, retient mon attention. Par le vide, je restitue mon angoisse quant au présent de l’homme, et ma souffrance de la voir ainsi succomber à  la tentation du Mal. Mais, par l’équilibre, je témoigne mon optimisme. Le Bien existe, et le Mal sera un jour vaincu. Vous teniez absolument à  déceler un message dans mon Å“uvre, s’il y en a un, le voilà