«L’hôpital» : la résurrection d’Ahmed Bouanani

Un an après le décès d’Ahmed Bouanani en février 2011, son livre, «L’hôpital», fait renaître des cendres une Å“uvre mal connue du jeune public. à‰dité une première fois en 1990 en France, «L’Hôpital» a dû attendre vingt-trois ans pour être enfin réédité au Maroc.

Dès les premières lignes, ce récit à la mécanique implacable plonge le lecteur au cœur d’une histoire aussi simple que complexe. Tout se passe dans un hôpital où le narrateur est en séjour médical. Dans le Pavillon C, il côtoie des tuberculeux rejetés par tous et partout. Ils ne reçoivent pratiquement pas de visites familiales. Les infirmiers ne se rendent à leur chevet  que lorsqu’ils sont de passage, pour les débarrasser des plus chanceux que la mort a pu emporter. Le ton est donné d’emblée et la violence est permanente, tant au niveau du discours que dans le déroulement des faits. Le lecteur est projeté dans un univers où la colère s’est transformée en un sentiment de vengeance. Un univers où l’indifférence glaciale nourrit les rapports de force. De force ou de gré, les personnages sont traînés dans ce système établi. Ils en sont des pions garantissant la continuité. Ils sont rodés pour perpétuer les mêmes rôles. Ils portent les mêmes habits, selon l’ascendant psycho-social et la puissance hiérarchique de chacun.

Une langue riche et imagée

Le choix de l’espace où se déroule l’histoire est symbolique. Dans L’hôpital, on ressent l’insouciance hautaine et permanente d’une frange de la société, dont une autre frange est tellement lasse qu’elle ne lutte plus contre. On y revoit les situations actuelles de certains hôpitaux. On y écoute la misère humaine que nul mot ne peut décrire. Les hommes de pouvoir personnifiés par les infirmiers y profitent de leur rôle tout puissant, prétendant que c’est de leur bien-être que l’existence des autres dépend, notamment la survie des patients.

Dans le livre, Ahmed Bouanani s’inspire d’un séjour hospitalier qu’il a réellement vécu. Il ne nomme pas la maladie l’ayant obligé à rester à l’hôpital, mais il parle de quelque chose qui l’«empêche d’être dans un état normal». Au fil du récit, on constate que l’écrivain a fait le choix d’omettre toute indication géographique sur la situation de l’hôpital. Quant aux faits, il ne les bornera par aucun contexte historique.
A travers L’hôpital, Ahmed Bouanani a créé une œuvre immortelle avec brio. Une œuvre que ni le temps ni l’espace ne prennent en otage. Riche de ses expériences de cinéaste et de dessinateur aux côtés de celles d’écrivain et de poète, l’imagination enrichie par les contes traditionnels marocains, Ahmed Bouanani a la rare capacité de faire transformer les mots en images auprès des lecteurs. L’hôpital est un cri qui sort de l’intérieur lorsque plus rien n’est à espérer, au moment où les individus se trouvent impuissants face à la fatalité des structures sociopolitiques.