«La moitié du ciel» raconte le combat des femmes en dehors des prisons

Le film «La moitié du ciel» d’Abdelkader Lagtaࢠest une plongée dans les ténèbres des années de plomb, telles que vécues par les femmes en dehors des prisons. C’est une adaptation du livre autobiographique de Jocelyne Laà¢bi, «la liqueur d’Aloès», où la part de la fiction n’est pas absente.

Voilà un film, un autre, sur les années de plomb, mais dont la caméra est braquée cette-fois-ci plutôt sur l’extérieur. Le réalisateur de La moitié du ciel (dans les salles depuis le 9 septembre dernier) d’Abdelkader Lagtaâ lève le voile sur un autre pan de cette histoire : le combat des familles des prisonniers politiques, épouses, mères, sœurs, pour améliorer les conditions d’incarcération des leurs et les accompagner dans leur épreuve jusqu’à leur libération. Dedans, on est privé de sa liberté et l’on s’habitue à cette privation à mesure que les mois et les années passent, dehors, on est libre mais privé d’un être cher, un époux, un fils, une fille ou un père, et que l’on ne doit jamais abandonner. L’opus est basé donc sur des faits réels, mais «il demeure avant tout un film de fiction», nuance son réalisateur. Des faits qui ont eu lieu entre 1972 et 1980, où la part de la réalité est plus forte que la fiction puisque les faits rapportés ont été vécus par Abdellatif Laâbi, enseignant et poète, accusé d’atteinte à la sûreté de l’Etat et condamné à 10 ans de prison en 1973, et Jocelyne, son épouse et l’auteure du livre La liqueur d’Aloès (éditions La Différence, 2005), qui a servi comme document de base au réalisateur (voir entretien).

Seule, devant un appareil policier qui ne fait jamais de cadeau, et un appareil judiciaire des plus répressifs, ne s’offrait à l’épouse, issue d’une famille française venue habiter la ville de Meknès dès les années cinquante du siècle dernier, qu’un seul choix : se mobiliser avec courage, elle et d’autres amies, mères, femmes et sœurs de détenus, pour apporter main forte à ces derniers durant toute leur épreuve carcérale. Et c’est bien cet aspect, le combat des familles, des femmes surtout, à l’extérieur, que le réalisateur et Abdellatif Laâbi ont voulu dégager en coécrivant le scénario. Si l’histoire racontée dans le film est restée fidèle aux faits relatés dans le livre de Jocelyne, le réalisateur s’est permis quelques libertés que le tournage impose. Et le résultat est le même, un film ancré dans une réalité concrète, et c’est bien cet ancrage, révèle le réalisateur, «qui lui donne sans doute une portée universelle, car un tel drame aurait très bien pu se dérouler n’importe où de par le monde».

Un drame d’une portée universelle

Le fil des événements. On est en plein dans les années de plomb: première arrestation d’Abdellatif Laâbi (campé par Anas El Baz), directeur de la revue Souffles, le 27 janvier 1972 ; emmené dans un lieu secret, il est torturé ainsi qu’Abraham Serfaty, arrêté aussi à la même date. On voit une partie de la scène de torture dans le film: le prisonnier est en position «avion» (la fameuse tiyyara), sur lequel s’abattaient coups et insultes. Les deux comparses, qui fondèrent l’organisation «Ilal Amam» en 1970, sont libérés un mois plus tard, mais Abdellatif est de nouveau arrêté. Serfaty échappe, lui, au coup de filet, mais il est recherché par toutes les polices du Maroc. Jocelyne (campée avec brio par Sonia Oukacha) est dans un désarroi total.

Evelyne, sœur d’Abraham, campée par Qods Laâbi (la fille d’Abdellatif, née alors que son père était en prison), est arrêtée et torturée pour lui faire avouer la planque où se cache son frère.  Evelyne meurt d’ailleurs suite à cette torture deux ans plus tard, et l’on voit la scène de son enterrement dans le cimetière juif. Les séquences de l’histoire défilent, dans une atmosphère oppressante. Il y a l’arrestation de Jocelyne elle-même, suite à celle d’Abraham en novembre 1974, pour l’interroger sur des lettres qu’elle lui avait envoyées avant d’être arrêté.

La scène est forte en émotion, tournée dans un décor glauque et angoissant, où l’on entend des cris de personnes qu’on est en train de torturer et où l’on entrevoit des corps gisant sur un sol en carrelage. L’on comprend que le lieu est Derb Moulay cherif. On libère Jocelyne en échange de la confiscation de son passeport, un deal conclu, à l’insu de la concernée, entre la police et l’ambassade de France.

On libère Jocelyne en échange de la confiscation de son passeport

Vient la première visite de l’épouse à son époux, condamné à dix ans de prison ferme, au cours d’un procès où les accusés récusent les chefs d’inculpation d’atteinte à la sûreté de l’Etat, pour avouer que leur combat pour la défense des opprimés était leur seul crime. La visite eut lieu dans un parloir grillagé par un dispositif de séparation, et l’échange entre familles et prisonniers se fait dans un brouhaha indescriptible. Et Jocelyne qui annonce à son mari le décès de sa mère. L’émotion est à son comble. Le décès d’un parent proche quand on est en prison est une catastrophe. Viennent ensuite les arrestations de 1974-75-76, et le procès de 1977, qui sonnent le glas d’un mouvement gauchiste marxiste-léniniste dont on a démantelé les organisations.

En novembre 1977, les prisonniers déclenchent une grève de la faim, à laquelle ont participé tous les détenus de la prison centrale de Kénitra, sauf ceux condamnés en 1973, dont Abdellatif Laâbi. Au sein des familles, c’est la panique, quelques interrogations se posent quant à cette non-participation, et cela met Jocelyne dans l’embarras, elle-même déclare ne rien y comprendre. Une autre interrogation : la détenue Saïda Mnebhi était morte lors de cette grève, c’est «suite à une maladie cardiaque» qu’elle traînait, comme annonce la version officielle, ou suite à la grève de la faim elle-même ? Khadija, la sœur de Saïda, qui a vu le film, est étonnée de la première version. «Jamais ma sœur ne s’était plainte d’une quelconque maladie cardiaque, c’est une falsification de l’histoire», indique-t-elle quand elle a vu le film. Qu’à cela ne tienne, les familles s’organisent, et Jocelyne prend part activement à la mobilisation qu’elles entreprennent, au niveau national et international, pour briser l’omerta autour des prisonniers. Là encore, certaines voix d’anciens prisonniers politiques qui ont vécu ces événements récusent le rôle central joué par l’héroïne du film dans le mouvement des familles.

«Le rôle de Jocelyne se limitait à défendre son mari. Il a été tout à fait secondaire dans cette affaire», s’insurge ce témoin des années de plomb. A la décharge du réalisateur, le livre raconte une histoire personnelle, où Jocelyne constitue la pièce centrale. Une chose est sûre : la majorité de ceux qui ont vécu ces années noires à l’intérieur de la prison ressent une espèce de frustration après avoir vu ce film. Le cinéma, comme son nom l’indique, est une chose, la réalité en est une autre. Ce sont deux registres différents.