«J’adore la satire et je passe mon temps à  me foutre de ma propre personne»

L’écrivain Mokhtar Chaoui publie «Le Silence blanc» aux éditions Salina. Un roman sur l’enfance broyée par la misère, qui échappe toutefois au pathos grà¢ce à  une langue subtile et un imaginaire enchanté.

Avec «Le Silence blanc», vous explorez une nouvelle technique d’écriture. D’abord intuitive, candide, elle s’affûte à mesure qu’on tourne les pages. Pourquoi avoir opté pour ce procédé ?

C’est une écriture intuitive qui m’a permis de reconstituer, le plus fidèlement possible, l’imaginaire des enfants, car il s’agit, d’une certaine façon, d’un roman d’apprentissage. Par ce procédé, j’ai cherché à montrer l’apprentissage de la vie à travers celui de la langue. Plus l’histoire avance, plus la petite Choumicha s’exprime mieux en français et se débarrasse du dialecte marocain. La présence de ce dernier au début du roman n’est donc pas gratuite. Cela signifie que la compréhension des rouages de la vie passe par ceux de la langue. Le côté pervers de ceci est que cette maîtrise de la vie-langue se fait au détriment de l’enfance et de l’innocence. Voilà pourquoi Choumicha s’accroche à son dialecte et à certains mots enfantins : elle refuse de grandir, car devenir adulte pour elle, c’est devenir menteur, cupide, violent, hypocrite. Elle refuse surtout de grandir pour ne pas ressembler à sa mère qui symbolise la femme esclave.

Dans ce roman, on remonte le temps et les souvenirs à la recherche de la petite enfance, enfouie dans les tréfonds de l’âme. Une enfance douloureuse et une âme meurtrie, reflet de notre affligeante réalité sociale. Dites-nous comment le personnage de Choumicha est né et à quel besoin répondait sa création pour vous…

Le personnage de Choumicha s’est imposé à moi depuis la mort, en 2009, des 33 enfants d’Anfgou, un hameau du Haut-Atlas, où chaque hiver, des nourrissons et des mômes succombent au froid glacial. Des images et des témoignages d’enfants chétifs, frigorifiés, habillés de haillons, ne comprenant rien à ce qui leur arrive m’ont tellement hanté qu’il m’a fallu leur consacrer plusieurs textes, dont Le silence blanc. Je voulais attirer l’attention sur la misère et la souffrance des habitants du Maroc profond et spécialement des enfants. La gageure était de rendre compte d’un état d’indigence totale sans tomber dans le misérabilisme, le mélo et le pathos. C’est là que j’ai fait appel au réalisme magique et pourvu la petite Choumicha de pouvoirs surnaturels qui donne au roman une saveur de conte philosophique. Il y a aussi l’insertion de Michel Charme dans l’histoire, un personnage entièrement littéraire et artistique. Donc, moralement, le destin tragique de Choumicha est une dénonciation d’une injustice qui perdure, et littérairement, c’est une muse qui rappelle aux artistes que pour rester créatif, il ne faut jamais perdre son âme d’enfant.      

Et votre enfance à vous ? Comment la décririez-vous ? Et comment la voyez-vous du haut de vos cinquante ans ?

J’ai eu une enfance où la joie succédait aux drames et vice versa. Je suis enclin à la qualifier d’enfance heureuse, ou plus exactement libre. Je l’ai passée entre l’école et les jeux. On jouait beaucoup dans les années fin 60/début 70. Ma famille habitait le quartier Montparnasse rebaptisé Atlantic. Les rues et les grands espaces de notre quartier étaient pour nous,  les enfants, un terrain de tous les jeux, parfois les plus dangereux puisque notre occupation favorite consistait à déclencher des bagarres entre quartiers. Tout le monde tabassait tout le monde et personne ne rentrait chez lui frustré. Une fois chez moi, je devenais plutôt tranquille et taciturne. Non pas que mes frères et sœurs ou mes parents me négligeaient, mais parce que j’avais un tempérament plutôt grognon et solitaire (je l’ai toujours). Ma famille m’appelait : «Mokhtar l’Khandrissi», ce qui équivaudrait à «insociable». Il est vrai que je ne me suis jamais senti à l’aise avec la foule. Je préférais rester seul, et petit à petit j’avais trouvé mon refuge dans la lecture de ce qu’on appelait «cuentos», les bandes dessinées. Si j’ai à dégager les souvenirs qui ont marqué mon enfance, je dirai d’abord, les jeux avec mes copains, la solitude au sein de ma famille et surtout l’image de la mort de mon frère Youness qui est décédé en bas âge. Je devais avoir 4/5 ans. Cette image d’un petit corps étendu sur un tapis, dans le salon, emmailloté dans un linceul blanc, ne m’a jamais quitté. D’ailleurs, j’ai toujours l’impression que je mène deux vies parallèles : la mienne et la sienne ou la sienne dans la mienne.  

«Ce médicament est à prendre en cas de constipation cérébrale, d’hémorroïde égocentrique, de schizophrénie refoulée, de dépression nerveuse due à un trop plein de carriérisme», ironisez-vous à propos de votre «roman-élixir». À vous entendre, le Maroc (ou le monde entier, peut-être) est un asile psychiatrique à ciel ouvert…

Il s’agit, bien entendu, d’ironie, ou plutôt de satire. J’adore la satire et je passe mon temps à me foutre de ma propre personne ; mais comme une satire a toujours un fond de vérité, je crois effectivement que nous vivons dans un monde de fous. Il suffit de regarder autour de nous et d’analyser ce qui se passe dans ce monde: un vrai asile psychiatrique où les médecins sont plus atteints que les malades. Pour s’en protéger, je crois que l’art, sous toutes ses formes, est un très bon médicament homéopathique, à prendre sans modération. Pour moi, faute de pouvoir changer ce monde de fous, et à moins de réussir un «vol au-dessus d’un nid de coucou», il nous reste la possibilité d’en rire pour mieux nous en prémunir. C’est ce que je fais, avec cette devise: Ne jamais me prendre au sérieux même si je traite des sujets dramatiques.

Vous êtes particulièrement grinçant à l’égard des écrivains pataugeant dans le paraître au lieu d’être et d’écrire, surtout… Des écrivains obsédés par leur image, dites-vous, à l’ère d’Instagram et des rafales de selfies… De quelle maladie de notre époque ce narcissisme «littéraire» est-il le symptôme ?

Un écrivain est intrinsèquement narcissique et schizophrène à la fois. Je le pense vraiment, sans ironie ni pédantisme de ma part. Autrement, comment peut-il apprivoiser ce qui se passe dans le cœur et l’esprit des autres, à commencer par ses propres personnages. Ceci dit, ce que je reproche à certains écrivains d’aujourd’hui, c’est ce que j’appellerai «le narcissisme de paillettes», celui qui consiste à sublimer l’image de l’écrivain par le biais des réseaux sociaux et des NTIC. C’est un narcissisme factice, creux et sans consistance car il est construit sur des instantanés iconographiques et non pas sur un background littéraire et scientifique. Il est le symptôme de l’état d’esprit du monde artistique actuel où le paraître, la précipitation et l’éphémère sont les meilleurs garants de la réussite. C’est aussi un des dommages collatéraux de la mondialisation. Pour moi, le rôle de l’artiste se termine au moment où il livre son œuvre au public. Pas besoin qu’il joue de son image pour la faire aimer. Laissons l’œuvre se défendre d’elle-même.