Aghmat : la capitale almoravide vieille de 10 siècles revient à  la vie

Depuis 2005, des recherches archéologiques, financées à  l’origine par l’ambassadeur américain au Maroc, sur le site d’Aghmat, près de Marrakech, ont permis de découvrir les thermes les plus prestigieux du règne almoravide ainsi qu’un palais imposant et une mosquée.
45 projets de recherche sont lancés dans tout le Maroc par des chercheurs de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine.

Elle avait rayonné pendant longtemps. Sa période de gloire a commencé au Xe siècle de notre ère et c’est au XIVe qu’on l’a vu décliner. Aghmat était la capitale des Almoravides et un important carrefour d’échanges commerciaux. Le site tombé dans l’oubli ressuscite, aujourd’hui, grâce à la volonté de quelques chercheurs obstinés. C’est en 2005 que l’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Maroc Frederick Vreeland et son épouse Vanessa, deux passionnés de l’histoire, ont financé des fouilles archéologiques dans ce site, situé à 30 kilomètres de Marrakech, au pied du Haut Atlas. Aghmat avait une position stratégique et a drainé un flux humain important que les fouilles archéologiques viennent confirmer. L’existence de la ville remonte à la période pré-islamique mais c’est à partir du VIIe siècle qu’elle est devenue une cité à part entière, et, à partir du XIe siècle, elle a été consacrée capitale d’une dynastie. «A l’époque idrisside la ville était connue pour sa frappe de monnaie. Les Almoravides en avaient fait leur capitale avant la fondation de Marrakech. C’était réellement une capitale économique qui assurait les liens commerciaux entre la Méditerranée et l’Afrique de l’Ouest», éclaire Abdellah Fili, archéologue qui travaille sur le projet de réhabilitation du site depuis le début des fouilles sous la direction de Ronald Messier, archéologue américain. Pour pérenniser les recherches, la Fondation Aghmat a été créée en 2007. C’est elle qui permet de financer les fouilles. «La première année, c’est le couple Vreeland qui finançait les fouilles. Mais depuis  la création de la fondation, ce sont des hommes d’affaires marocains qui soutiennent financièrement nos recherches. Nous avons aussi des partenaires», précise l’archéologue. Il s’agit en effet de l’Institut américain des études maghrébines et la Commission maroco-américaine, de l’Institut National des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP) ainsi que la direction du patrimoine culturel du ministère de la culture «qui nous apporte une aide humaine pour concrétiser les fouilles», précise-t-on. Les travaux de recherche ont englouti près de 4 millions de DH jusqu’à présent. «Il faut compter aussi l’achat du foncier. Nous essayons de récupérer au fur et à mesure des terrains qui appartiennent à des privés. C’est le seul moyen pour faire émerger la ville d’Aghmat». Jusqu’à présent c’est une parcelle qui ne dépasse pas les trois hectares qui fait l’objet de recherches dont 1 200 m2 ont été déblayés. La surface de la ville est estimée à 30 hectares !

Un mois de fouilles coûte entre 100 000 et 150 000 DH

Mais, de toute évidence, il faut bien plus que ces chiffres pour faire renoncer des scientifiques obstinés. Les recherches vont bon train et le site commence à révéler ses trésors dont d’impressionnants thermes. «Nous avons découvert que les thermes d’Aghmat fonctionnaient avec un système hydraulique très sophistiqué. Nous avons constaté, également, à travers les vestiges trouvés sur place, un savoir-faire local. Contrairement aux idées reçues, tout ne venait pas d’Andalousie à cette époque-là. Nous avons souvent exagéré l’apport d’Al Andalous. Nous savons aujourd’hui que le savoir-faire autochtone est plus important que ce qu’on pensait. La céramique raffinée, la production de verre, le métal, les techniques de constructions… révèlent une grande ingéniosité. Nous pouvons dire que les influences se sont faites dans les deux sens», explique Abdallah Fili.
Une nouvelle page dans l’histoire de l’art est apparemment à écrire ! En effet, les thermes d’Aghmat sont intéressants historiquement à plus d’un titre. Ils sont considérés comme étant «parmi les plus grands de l’Occident musulman», précise l’archéologue. S’étalant sur une superficie de 500 m2, leur importance réside notamment dans leur organisation spatiale. Mais au-delà de leur  fonction, «ils ont valeur symbolique et renseignent sur le faste et la grandeur de la cité à l’époque». Des thermes majestueux ! «Les plus grands de l’époque almoravide», renchérit Hassan Limane, enseignant chercheur à l’INSAP et chargé de répertorier les objets des fouilles. Les datations au carbone 14 ont permis de situer la création du hammam au Xe siècle et son abandon au XIVe au moment même où la ville a été désertée. Les scientifiques confirment donc les récits historiques.
Mais qu’est-ce qui a fait perdre à la cité son attrait ? «A partir du XIVe siècle, de nouvelles routes commerciales se sont imposées. Les échanges commerciaux se faisaient plutôt par la côte atlantique, pour atteindre l’Afrique de l’Ouest, effaçant l’ancien tracé et laissant une ville de moins en moins peuplée». Aghmat a perdu sa position privilégiée. Mais les découvertes archéologiques sont souvent déconcertantes. Les bijoux et la monnaie que l’on a retrouvés sur place témoignent d’une autre histoire.  «Nous avons trouvé des céramiques qui datent du Xe au XVIe siècle», raconte M. Limane. Une datation qui semble contredire la thèse de l’abandon de la ville. Pour l’archéologue tout cela s’explique par «une réoccupation de la ville à partir du XVIe siècle». En effet, «des pièces d’or alaouite ont été trouvées sur place ainsi que des bagues et fibules en bronze», soutient-il.
Sortir du mythe et aller vers la réalité, c’est souvent cela que nous propose l’archéologie mais parfois la science permet le rêve. A Aghmat, on a découvert aussi un palais «aussi beau que ceux que l’on trouve à Séville», renchérit Fili. La découverte est récente, le palais n’est pas totalement sorti de terre mais l’on sait déjà qu’il est d’une grande qualité architecturale. «Nous avons dégagé la cour principale qui comprend un bassin et des jardins», se réjouit le chercheur. Cette découverte confirme, une fois encore, le rayonnement artistique dont jouissait la ville. Mais Aghmat n’est pas de ces villes qui se révèlent au premier abord. Il faut prendre le temps de la découvrir, de fouiller dans ses entrailles, de parler son langage car, c’est à ce moment là seulement qu’elle livre tous ses secrets. Et un de ces secrets est un lieu de culte, une mosquée qui attire particulièrement l’attention des chercheurs.
«Nous sommes en train d’établir les contours de la bâtisse», se contente de révéler M.Fili. Depuis 2008, les opérations de recherche se sont élargies. «Nous tenons le noyau urbain du site», confie-t-il.
Mais pour prendre possession de la ville, il faut beaucoup de temps et d’argent. A l’INSAP, une trentaine de projets de recherches sont programmés chaque année. «Notre institut n’a pas le monopole des recherches», éclaire Omar Akerraz, directeur de l’INSAP. Dans ce lieu dédié à la formation et à la recherche, on organise souvent des campagnes de fouilles. «Un mois de fouilles avec une équipe de 10 personnes coûte environ entre 100 000 et 150 000 DH», explique le directeur de l’institut de recherche. Malgré les efforts consentis par les chercheurs et parfois la société civile, le patrimoine archéologique marocain est presque inconnu.
«D’abord, nous n’avons pas connaissance de l’ampleur du patrimoine archéologique. D’après nos connaissances, seulement 1 à 2% du patrimoine archéologique marocain fait l’objet d’études et de fouilles», conclut Akerraz.