«Et ton absence se fera chair» : un roman anti-deuil

«Et ton absence se fera chair » est le premier roman de la poétesse et traductrice Siham Bouhlal. Cette autofiction s’inspire du vécu de l’auteure aux côtés de feu Driss Benzekri.

Ceci est une autre histoire de deuil impossible. Celle d’une jeune femme qui croit avoir aimé comme personne, qui pense sa perte incomparable et sa douleur unique. La littérature dédiée au deuil séduit rarement le lecteur qui préfère d’autres émois, moins lourds ou amères. Mais ce récit prend tout son intérêt lorsqu’on apprend qu’il nous plonge dans l’intimité, évidemment méconnue, d’un illustre personnage. Car le roman est une autofiction qui s’inspire de la romance vraie vécue par Siham Bouhlal et son compagnon Driss Benzekri. Un grand homme que l’on a connu militant, fort, endurant, bravant la prison et l’injustice… et que l’on découvre sensible, sensuel, amoureux, puis malade, fragile, agonisant et mort… Une intrusion quelque peu embarrassante dans ce qui aurait pu être omis, mais que Siham Bouhlal a dévoilée sciemment, avec l’audace qui caractérise ses écrits. Mais l’auteure ne s’est pas arrêtée aux détails charnels. Elle a partagé les convictions du défunt, ses positions qui n’ont pas toujours fait l’unanimité. Un moyen de rendre hommage à son combat pour les valeurs en lesquelles il croyait. 

Exorciser le deuil 

Au fil des pages, l’on se rend prisonnier du tourment de la jeune femme, de ses souvenirs récents et lointains, ainsi que de son refus de tourner la page. Lorsque ses amis lui conseillent de reprendre sa vie en main, on les remercie vivement d’essayer de la secouer en espérant les voir réussir à l’extirper à sa tristesse. Non que le personnage soit dépressif ou assommant, mais que leur effort est bien constant. 

Mais l’on comprend également la lutte acharnée du personnage contre l’oubli et la résignation. Car faire son deuil suggère un renoncement et une acceptation d’un fait évident, inéluctable, impossible à combattre. 

Poésie entre les lignes

De cette frustration et ce sentiment d’incompréhension naît cette volonté d’écrire. L’acte d’écriture tend à exorciser sa souffrance en la couchant sur papier, ce qui en fait un acte thérapeutique en soi. Roland Barthe ne disait-il pas dans son Journal de deuil : «La dépression viendra quand, du fond du chagrin, je ne pourrai même pas me raccrocher à l’écriture» ? Aussi, l’on comprend l’entêtement de l’endeuillé, son invocation obsessionnelle des souvenirs de l’être perdu, la perte, sa culpabilité de continuer d’exister malgré la disparition de l’autre. Tout cela fait du roman de Siham Bouhlal un acte militant contre la normalisation avec la mort…

Siham Bouhlal est d’abord poétesse, maintes fois publiée aux éditions El Manar. Elle a, depuis toujours,  intrigué par son style sensuel, voire érotique dont elle ne s’est pas défaite dans ce premier roman. Par ailleurs,   on y retrouve sa maîtrise parfaite des mots et des sens qu’elle brode avec élégance et poésie, sans rimailler ou verser dans une prose à la guimauve. Car l’on reproche souvent aux poètes qui se convertissent au roman de se laisser aller à l’ivresse des mots, aux métaphores interminables, parfois inintelligibles, ou d’adopter une cadence  menaçant la trame livresque. Autant dire que Et ton absence se fera chair est un roman très bien écrit. Lors d’un entretien Siham Bouhlal nous confie qu’il lui aurait fallu sept ans pour finir son manuscrit, pour raccorder les berges de la blessure et ôter enfin ce noir qu’elle gardait au fond d’elle-même. Elle l’aura fait de la plus belle des manières. Puisse-t-elle enfin trouver la paix.