Abderrahim Chaà¢ban : « Un jeune qui n’a jamais fréquenté de musée avant 21 ans ne s’y rendra plus »

Entretien avec Abderrahim Chaà¢ban, Directeur du musée de Bank Al-Maghrib

Pouvez-vous nous présenter les diverses collections qu’abrite le musée ?

Se déployant au cœur du siège historique de l’institution de Bank Al-Maghrib, le musée abrite une vaste collection numismatique et artistique qui reflète plusieurs siècles d’histoire du Royaume et donne à voir les missions fondamentales de l’Institut d’émission. Une collection, dont le noyau numismatique a été acquis en 1947, et qui s’est constituée au fil des acquisitions auprès de maisons de vente aux enchères, de collectionneurs locaux et internationaux et à travers de généreux dons.
Composée de plus de 30 000 pièces de monnaie, objets, instruments monétaires et billets de banque, la collection numismatique retrace le long d’une fresque chronologique l’histoire de la monnaie et du billet marocain depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Le cœur de cette collection, un ensemble de monnaies anciennes, a été acquis auprès d’un collectionneur, Joseph-Dominique Brèthes. Pour l’anecdote, une partie de cette collection a été retrouvée au cours de fouilles archéologiques menées après la découverte de l’épave d’un navire romain noyé dans les environs de Jorf Lasfar.
Riche de plus de 800 œuvres, la collection artistique rend hommage aux artistes de différentes écoles et aux regards croisés qui ont représenté la magie d’un pays où les influences se multiplient. Les thèmes centraux de la collection sont à la fois les premières représentations du Maroc réalisées par des artistes étrangers dès le XIXe siècle, ainsi que la peinture marocaine dans ses différentes composantes.
Un espace dédié aux Métiers de la Banque présente l’histoire et les grandes missions de la Banque centrale du Maroc dans son environnement national et international. Par ailleurs, un espace dédié à la fabrication des pièces de monnaie et billets de banque met en valeur tout le savoir-faire industriel et créatif de Dar As-Sikkah.

Comment mettez-vous en valeur et comment faites-vous connaître le patrimoine numismatique national ?  

Afin de faire connaître la richesse de notre patrimoine numismatique au plus grand nombre, le musée de Bank Al-Maghrib a mis en place une véritable politique culturelle. Celle-ci comprend l’accueil, l’encadrement et l’animation. Le musée met à la disposition des visiteurs des dispositifs d’audio-guides, et propose, tout au long de l’année, des visites guidées dont le contenu peut être adapté aux attentes des différents groupes. Une programmation culturelle riche et variée plongeant le grand public au cœur du patrimoine numismatique de Bank Al-Maghrib offre, par ailleurs, l’occasion de faire découvrir progressivement l’ensemble des collections inédites. Un des événements d’envergure qui a marqué la saison culturelle 2011 est l’exposition «La monnaie marocaine dans le timbre-poste» organisée en partenariat avec Barid Al-Maghrib dans le but de faire découvrir certaines pièces frappées par les différentes dynasties qui ont régné sur le territoire marocain dans le format original du timbre-poste. Une série de cinq timbres sur la thématique de la monnaie marocaine a même été éditée pour l’occasion.
Des actions de communication destinées à toutes les catégories de publics assurent le rayonnement du patrimoine. Le Musée participe, par exemple, à des activités culturelles aussi bien au niveau local qu’à l’international, tel que le montage de l’exposition sur «L’art de l’écriture dans la monnaie marocaine» au prestigieux Salon du livre et de la presse de Genève. A noter que le musée prête certaines de ses collections à des associations œuvrant dans le domaine numismatique.
Le musée a publié plusieurs ouvrages sur l’histoire de la monnaie. A commencer par le «Corpus des dirhams idrissides et contemporains» édité en 1971 et réédité en 2008. Cet ouvrage livre des détails précieux sur différents aspects de l’histoire de la première dynastie musulmane du Maroc. Le deuxième ouvrage que le musée a édité est intitulé le Corpus des monnaies alaouites, disponible en trois tomes. Ce livre retrace l’histoire de la dynastie alaouite en s’appuyant sur les monnaies frappées sous son règne. Le musée a également publié un livre sur les Trésors du musée de la monnaie qui met en lumière le parcours monétaire au Maroc depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Par ailleurs, l’ouvrage Patrimoine architectural de Bank Al-Maghrib, disponible en quatre langues, plonge le lecteur au cœur des grandes réalisations de la banque dans ce domaine. Un ouvrage consacré à l’Histoire de Bank Al-Maghrib sera par ailleurs prochainement publié.
Enfin, le musée de Bank Al-Maghrib organise des journées portes ouvertes et mène une campagne de sensibilisation auprès des établissements publics et privés afin de faire découvrir la richesse de son patrimoine au plus grand nombre.
A partir de 2014, des expositions mettant en valeur les pièces frappées dans les différentes régions seront montées au sein de chacune des 20 agences de Bank Al-Maghrib.

Pourquoi avoir choisi de promouvoir les arts plastiques à travers votre exposition permanente d’œuvres picturales ?

En intégrant l’art pictural à sa vocation primaire, la numismatique, le musée de Bank Al-Maghrib offre un panorama complet sur le patrimoine historique et culturel marocain. Il invite le visiteur à voyager au cœur du Maroc en tissant son propre parcours non seulement dans l’histoire et le patrimoine d’une institution mais au-delà ceux d’un peuple et d’un pays.
Par ailleurs, la pluridisciplinarité qui caractérise le musée permet d’attirer une audience large et diversifiée, et donne l’opportunité aux amateurs d’art de s’intéresser à des domaines a priori loin de leurs intérêts.  

Quelle est la moyenne de visiteurs que vous accueillez ?

Le musée de Bank Al-Magrib a accueilli au titre de l’année 2012 près de 6 000 visiteurs. Le nombre de visiteurs a doublé par rapport à l’année précédente et ce chiffre est encore appelé à augmenter de manière significative vu les différentes actions mises en place et notamment la programmation culturelle.  

Parlez-nous de la programmation culturelle du musée.

Le musée a lancé depuis mai 2011 une programmation culturelle variée et innovante adaptée à tous les publics. La programmation culturelle s’articule autour de deux cycles, numismatique et artistique, et se décline en expositions temporaires, en conférences-débats et en ateliers pédagogiques autour de plusieurs thématiques.
Au programme, du 25 avril au 30 août 2013, le musée met à l’honneur «La numismatique du Maroc indépendant». Une exposition temporaire qui retrace l’évolution des pièces et billets de banque marocains émis depuis l’Indépendance et offre un panorama inédit de monnaies réalisées aussi bien à l’étranger que celles intégralement émises par Dar As-Sikkah. En marge de cette exposition, des ateliers pédagogiques destinés aux enfants de 9 à 14 ans sont organisés sous le thème «Concevoir son propre billet de banque» afin d’initier les enfants au processus de fabrication d’un billet de banque. Toujours dans le cadre de cette exposition, le musée a organisé le 17 mai une conférence sous le thème «Le Rial et le Franc» pour mettre l’accent sur les circonstances politiques, économiques et sociales qui ont accompagné la démonétisation de la monnaie d’argent marocaine, le «rial hassani», et son remplacement  par le «franc marocain».
 
Que faut-il faire, d’après vous, pour inciter les Marocains à visiter les musées ?

Au Maroc, la culture muséale n’est que très peu développée. Des études montrent, par ailleurs, qu’un jeune qui n’a jamais fréquenté de musée avant l’âge de 21 ans ne s’y rendra plus. Il est donc, selon moi, important de privilégier la cible «Jeunes» à travers les établissements scolaires publics et privés. Pour séduire cette cible, la programmation culturelle proposée par les musées doit être adaptée aux programmes scolaires en y apportant une vision ludique et pédagogique. L’intégration des nouveaux modes de consommation et notamment l’utilisation du média Internet par les musées marocains permettrait également à ce même public de s’approprier son patrimoine.
Quant à la cible «Grand Public», offrir un produit simple, accessible et adapté à leurs attentes et proposer des mesures tarifaires incitatives dans la continuité de la gratuité des entrées le vendredi encourageraient les Marocains à se réconcilier avec les musées.