Abdellatif Laà¢bi, l’homme révolté

Mardi 1er décembre, il s’est vu décerner le Prix Goncourt de la poésie.

Juste récompense prestigieuse pour un écrivain prolixe, doublé d’un homme d’alerte et de conviction.
Portrait de celui qui a fait de son talent une arme contre l’oppression ?

Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de votre «goncourisation» ? A cette question, Abdellatif Laâbi répond invariablement qu’il l’a accueillie avec «sérénité». «Etat de calme, de tranquillité», ainsi le mot est-il défini par le Petit Larousse. Aussi paraît-il incongru dans la bouche d’un tourmenté capital, dont l’œuvre, de part en part, forme un rugissement de tempête qui fait trembler, sur leurs funestes socles, les fossoyeurs de la liberté. Tel est viscéralement l’écrivain, bouillonnant, frondeur, imprécateur, rageur; la parfaite antithèse de l’homme, doux, calme, attentif, souriant, discret, amant insatiable de la vie et consommateur immodéré des plaisirs qu’elle offre.

Une enfance heureuse qui ne le prédisposait pas à un destin de rebelle

Souvent, c’est dans l’enfance que s’esquisse le destin futur de l’individu. Abdellatif Laâbi échappe à ce déterminisme, si l’on en juge par sa fresque autobiographique, Le Fond de la jarre, au fil de laquelle il arpente le territoire de son enfance. En dix chapitres gustatifs comme autant de madeleines espérées, qui, pour lui, ont la saveur d’un «radis de bonne taille, bien rouge, qui se laissait croquer à belles dents avec le sentiment de la première fois», l’auteur revisite ce pays charmant qu’a été son enfance. S’y découvre un gamin espiègle, farceur, joyeux, qui coule des années insouciantes, paisibles, bercées par la tendresse du père, Driss, le sellier, et de Ghita, la mère si pleine de vie, si pétrie d’humour.
Mais Namous, tel est le sobriquet dont on affublait l’enfant Laâbi, sans doute à cause de son caractère un tantinet turbulent, n’était pas seulement un marmot gâté par ses proches, qui passait le plus clair de son temps de loisirs à courir comme un dératé à travers les venelles tortueuses et sombres de la médina de Fès ou à garder la cage de son équipe de foot; il aimait aussi l’école, où il se sentait tel un poisson dans l’eau, faisant montre d’un zèle studieux, qui ravissait ses maîtres et maîtresses. Par-dessus tout, les livres constituaient son culte. Gourmand de mots, friand d’histoires, assoiffé de mystères, il se jetait dessus jusqu’à plus soif.
La prime jeunesse de l’auteur de L’étreinte des ténèbres se révéla aussi ensoleillée que son enfance. Elle était rythmée par des études brillantes, des fêtes rituelles entre copains, des bêtises de jeunesse et des fréquentations assidues d’écrivains.

La découverte de Dostoïevski fut à l’origine de la vocation littéraire de Laâbi

Jusqu’alors, Laâbi les mettait sur un pied d’égalité. Mais quand il tomba sur Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, ce fut littéralement un choc esthétique. Il fut séduit par la vision de l’auteur des Souvenirs de la maison des morts de la littérature, selon laquelle celle-ci loin de se borner au domaine privé des émotions individuelles n’a de légitimité que si elle prend en compte l’histoire entière d’une époque et d’une société.
Nul doute que le jeune Laâbi ne pressentait pas qu’il allait un jour, comme son modèle russe, séjourner dans les accueillantes geôles de son pays bien-aimé. Il n’avait encore rien fait pour mériter ce privilège. Cela ne saurait tarder. Alors qu’il enseignait la langue française au lycée les Orangers de Rabat, se produisait un événement tragique à Casablanca. Mécontents d’une énième réforme de l’enseignement imposée par l’Etat, des milliers d’élèves, parfois accompagnés de leurs parents, orchestrèrent une manifestation pacifique, qui tourna vite au carnage. Par la faute de militaires et de policiers qui, sans sommation, chargèrent les manifestants, en assassinant bon nombre et en blessant autant.
Ce Tian’anmen avant la lettre, survenu le 23 mars 1965, fit basculer Abdellatif Laâbi dans la franche et périlleuse rébellion, dont il se fit un devoir. Réveille-toi, rebelle, le monde croule sous les apparences / Il va crever de résignation, interpellera-t-il plus tard dans Spleen de Casablanca. Pour mieux assumer son activité de rebelle, il s’enrôla sous l’étendard du parti le plus à gauche à l’époque, à savoir le Parti de la libération et du socialisme (PLS). Face à la culture dominante, il opposa une contre-culture, dont Souffles, revue créée en 1966, par ses soins, se fit la tribune. Francs-tireurs, inclassables, affranchis des conventions, tels Tahar Ben Jelloun, Mohammed Khaïr-Eddine, Mostafa Nissaboury ou Abdallah Zrika y trouvèrent refuge à leurs écrits décapants. Peintres entrés en dissidence contre l’établissement artistique, comme Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Chabâa, y étaient honorés. Des groupes protestataires, à l’image de Nass Al Ghiwane, y étaient promus.
Au fil des numéros, vingt-deux en français et huit en arabe (Anfasse), la revue, tout en maintenant son cap contre-culturel, se mua en tribunal faisant le procès du régime en place. Les autorités en prirent de l’ombrage. Ils attendaient l’agitateur en chef au tournant. Quand Abdellatif Laâbi, déçu par la tiédeur du PLS, fonda Ilal Amam, en 1972, la police l’arrêta. Après un procès ubuesque, il eut droit à un enfermement dans la prison innommable de Kénitra. Il n’en délogea qu’après huit ans et demi. C’est ce séjour à l’ombre qui lui inspira poèmes (L’écorché vif), romans (Le chemin des ordalies) et pièces théâtrales (Le juge de l’ombre), à travers lesquels il narre sa terrible expérience. Le calvaire du détenu politique 18 611, autant que la verve furieuse de l’écrivain, valent bien un prix… de consolation.