Abdelkébir Khatibi, l’humaniste

Lundi 16 mars, Abdelkébir Khatibi,
71 ans, a définitivement tourné la page d’une Å“uvre éclairée, à  laquelle la pensée universelle sera éternellement reconnaissante.

De nature peu exubérante, Abdelkébir Khatibi est un écrivain prolixe. Comme un Montaigne fuyant la vaine agitation de la foule, il s’installe dans sa tour d’ivoire, depuis laquelle il sème à tout vent. D’une curiosité sans rivages, il se préoccupe aussi bien de la littérature et de la politique que des signes et des images. Roman, poésie ou essai, Khatibi a diversifié les formes pour mieux déployer sa pensée. Trois volumes parus en mars 2008 chez la Différence, qui rassemblent ses écrits, nous font redécouvrir pas à pas l’itinéraire d’un intellectuel engagé jaloux de sa liberté d’esprit. «Je me modifie au contact de l’étranger, qui me veut du bien, grâce au discernement et à la clarté d’esprit. Et après tout, vivre avec soi-même, avec la liberté d’esprit, partager le principe de communauté d’esprit avec le proche, le voisin, le lointain, l’ancêtre qui nous fait encore signe, est le destin de tout intellectuel contemporain qui soit conséquent en parole et en acte», assure-t-il dans son essai l’Intellectuel et le mondialisme.

Il a inventé «l’aimance» comme antidote au fanatisme
Foisonnante et multiforme, l’œuvre de ce penseur, auquel l’intrusion de la langue française dans son existence provoqua un trouble d’identité, est pourtant homogène, puisque parcourue par le leitmotiv de l’indentité et de l’altérité. Elle se veut «l’énigme d’une dissidence commune contre l’intolérable, l’indignité, la dévastation inconsidérée de l’homme et du surhumain». A ces fléaux meurtriers, il oppose une vertu, «l’aimance» entendue comme «une relation de tolérance réalisée, un savoir-vivre ensemble, entre genres, sensibilités, pensées, religions, cultures diverses». «L’aimance» est l’autre nom que donne Khatibi à «fraternité», une utopie à inventer d’urgence, à une époque où poussent dru fanatisme et obscurantisme, deux effets atroces de ce traditionalisme que l’humaniste vomit, ainsi qu’il l’a écrit, en 1988, dans Par-dessus l’épaule, tant «il se nourrit de la haine de la vie, se dévorant lui-même. Et  de siècle en siècle, il se renverse dans le monstrueux et la démonie».
En ayant à cœur de célébrer la beauté du monde sans jamais en négliger la part d’ombre, en exaltant les vertus de la tolérance et en s’élevant contre toute forme d’extrémisme, Abdelkébir Khatibi a composé une œuvre aimante, exigeante et vigilante qui compte pas moins d’une trentaine de titres et de quelque 150 articles empreints d’un profond humanisme, que des grands esprits tels Maurice Nadeau, Roland Barthes ou Jacques Derrida ont salué abondamment. Il est sûr que cette œuvre ne cessera jamais d’être actuelle. Adieu, monsieur !